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14 octobre 2013 1 14 /10 /octobre /2013 20:41

Le management par le mensonge ne s'enseigne pas.

Grâce aux cours de management qui fleurissent dans les grandes écoles, les écoles de formation ou les écoles d'application, les futurs dirigeants, les élites de demain, apprennent à devenir des "managers" efficaces, (que dis-je efficients, puisque ce concept est aujourd’hui tellement en vogue, notamment dans les corps d’audit, dinspection et de contrôle). Sans cet enseignement, ils seraient, au dire des enseignants de cette matière tellement avisés qu’ils ne managent plus pour la plupart, moins aptes à la gestion des organisations. Voire....

Futurs officiers civils de la nation, ils, elles, (attention, le management sécrit aussi au féminin,) apprennent toutes les méthodes qui vont leur permettre de conduire des “travailleurs et des travailleuses” (feu Georges marchais n’est pas loin) vers le succès. Ils n'ont pas de drapeau, pas de tambour, ni de fusil pour diriger, mais ils sont riches de l'art managérial, comme les hommes du Néanderthal l'étaient de l'art pictural.

Bien sûr, rien ne vaut l'expérience pour devenir un jour directeur ou directrice, mais les maisons d'édition spécialisées publient chaque année des titres ronflants sur le management par objectif, le management participatif, le management opérationnel, le management par la qualité et plus récemment le management systémique intégré. Le rédacteur de cet article qui fut autrefois directeur de la formation initiale de l’école nationale qui forme les cadres supérieurs de la Sécurité Sociale avoue à sa grande honte qu’il était peu versé dans ces méthodes, ce qui ne l’a pas empêché d’être directeur pendant près de vingt ans !

Or dans ces écoles prestigieuses, s’il y a une matière qui ne s’enseigne pas (au moins officiellement,) c’est le mensonge, qui ne figure dans aucun programme d'enseignement comme instrument de management.

Dans ces référentiels d’enseignement managérial sont évoqués les principes de la gestion de projet, des statistiques, de la communication, voire de marketing, ceux de négociations sociales, pardon de gestion des ressources humaines, du contrôle de gestion, mais vous ne trouverez aucun enseignant prendre le risque d’organiser une conférence de méthode sur « le bien mentir au service de l'entreprise ou du service public. »

Vous ne trouverez pas davantage, “d'agrégé de l'université ès mensonges” pas plus que de titulaire d'un doctorat du bien mentir, capable d'enseigner aux futurs dirigeants les techniques visant à tromper son prochain pour faire triompher la cause pour laquelle ils seront employés.

Même la littérature est assez pauvre en titres sur cette matière pourtant inépuisable qui caractérise le genre humain. Sans parler de Saint Augustin qui condamnait le mensonge au nom de la transcendance. Il y a bien l'art du mensonge en politique de Jonathan Swift, la controverse entre Kant qui le condamnait au nom de la philosophie et Benjamin Constant, mais aucun monstre du monde des lettres n'a tenté d'écrire une somme sur un tel thème, alors que les bibliothèques regorgent d’ouvrages consacrés au principe de vérité.

Et quand un auteur comme Machiavel évoque le mensonge, c'est pour le Prince de Florence et non pour le quidam. De même dans le catalogue des maisons d'édition spécialisées dans l'organisation du travail, vous trouverez des ouvrages sur les techniques de manipulation et non sur le management par le mensonge. Aucun menteur, et ils sont pourtant légion dans les entreprises et les administrations, ne s'est risqué à un tel exercice aussi provocateur.

S'il ne s'enseigne pas dans les hautes écoles, c'est que nous mentons tous.

L'auteur de ces lignes peu sérieuses, d'abord manager en herbe puis dirigeant confirmé, et maintenant depuis peu retraité, a fait une découverte tardive de l'universalité du mensonge. Il se permettra pour ce faire, de contredire le principe pascalien selon lequel "le moi est haïssable" en évoquant une histoire vraie qui a marqué son début d'adolescence:

A treize ans, j'ai (enfin) compris que nous mentions tous, enfants comme adultes, à l'occasion d'un "passionnant" cours d'Allemand: dans le « Spaeth et Réal » de la classe de 4ème, il était écrit en gothique, une leçon intitulée: "Meine erste Lüge" (« mon premier mensonge » pour les non germanistes) .

C’était l'histoire édifiante d'un enfant accusé à tort par sa mère d'avoir cassé un carreau ou une porcelaine avec son ballon. Comme celui-ci nie le forfait, l'habile et redoutable éducatrice promet une pièce de monnaie contre l'aveu souhaité. L'enfant attiré par l'irrésistible appât du gain, avoue alors le forfait qu'il n'a pas commis et en retour n'obtient qu'une bonne correction maternelle en guise de récompense.

Comme l'élève studieux que j'étais, (gros mensonge) s'était étonné auprès du professeur du pourquoi d'une histoire aussi immorale dans un livre pourtant si sérieux, celui- ci avait répondu que ce texte constituait une géniale démonstration de la prégnance "urbi et orbi" du mensonge.

"Il est partout » avait- il dit, la voix enflammée, lui d'ordinaire si calme, "les adultes comme les enfants, qu'on soit gentil ou méchant, riche ou pauvre, monarque ou sujet, patron ou salarié. Bref, tout le monde ment, c'est la seule vérité que je connaisse." Il n'y avait évidemment rien à répliquer face à une affirmation aussi péremptoire.

Après cette remarquable entreprise de démoralisation scolaire exprimée par un germaniste patenté, j'étais sorti du cours en me disant qu'il fallait que je remise définitivement au placard mon missel romain de premier communiant (d'avant Vatican II) où à la page des dix commandements de Dieu, figurait en septième position : "tu ne mentiras pas."

J’avais été mal formé à pratiquer de façon courante, le "mentir vrai." J’avais été trop influencé par les règles du catéchisme paroissial qui, sur fond de transcendance, condamnaient le mensonge et les règles de morale immanente de l'instituteur de mon école publique qui n'étaient pas plus indulgentes contre les écarts vis à vis du parler vrai, au nom de la morale laïque,

Nous savons donc tous par expérience, que le mensonge pousse comme du chiendent sur nos terres personnelles et sur les territoires familiaux, médiatiques, politiques et professionnels.

D'abord pour vivre en société, nous percevons d'instinct que toute vérité n'est pas bonne à dire et que la franchise ou la transparence absolue peuvent être plus destructrices qu'un bon petit mensonge par omission. Ensuite, dans certaines situations extrêmes, le mensonge peut contribuer à sauver une vie, ce qui peut conférer à son auteur le statut de héros.

Mais enfin plus prosaïquement et au quotidien, l'intérêt pour agir pousse chacun d'entre nous à mentir. Et il peut être tentant de le faire, pour décrocher un contrat, obtenir un poste, favoriser sa carrière de manager, valoriser son ego ou tout simplement pour se sortir d'une situation difficile :

Roger, PDG d'une start-up informatique en pleine croissance et donc en pleine crise de croissance, vient de terminer devant une centaine de collaborateurs une intervention sur le thème de la mobilisation des énergies, par la citation habituelle et totalement convenue: "et comme disait Jean Bodin, auteur du XVI ème siècle (qu'il n'a jamais lu), "il n'est de richesses que d'hommes."

"Il serait meilleur, le patron, s'il ne nous faisait pas autant de baratin sur la grande famille que constitue notre entreprise, alors qu'il ne pense qu'à augmenter les profits de ses actionnaires en compressant les rémunérations et les effectifs des salariés de l'entreprise. "

C'est en ces termes peu amènes que Raymond pourtant peu versé dans l'action syndicale, commente à voix basse auprès de Marcel le discours du boss sur la nécessaire cohésion sociale au sein de la boite où il travaille, après une récente grève de protestation sur un plan de réduction des effectifs et de blocage des salaires. Car pour lui, c'est définitif, ce que dit le chef, c'est désormais mensonges et compagnie.

Autrement dit pour Raymond, l'équation directeur = menteur ne se discute pas, elle s'impose au patron et au subordonné comme une évidence cartésienne patronale: "je manage donc je mens." D'ailleurs mentir n'est pas forcément pour lui un mal absolu, mais simplement une nécessité liée à la fonction de direction face aux salariés comme elle s'impose aux politiques devant les électeurs

Un séisme intellectuel et moral: les dirigeants mentent et cest mal.

Néanmoins l'actualité politique récente invite les cadres et dirigeants à se pencher sur la vitalité du mensonge dans la vie des organisations. Depuis le mensonge énorme et magnifique de Mr Cahuzac, le 2 avril 2013 devant le Parlement sur sa non détention d'un compte en Suisse, tout a changé car chacun d'entre nous y compris dans l'entreprise a redécouvert avec stupéfaction que le mensonge c'est mal.

Certes notre ex brillant ministre du Budget a rendu un immense service à la société civile trop longtemps respectueuse du principe machiavélien selon lequel "la fin justifie les moyens" y compris grâce à la pire des menteries, (même si on peut lui reprocher d'avoir galvaudé pour longtemps l'expression: "les yeux dans les yeux, je vous dis la vérité.")

Il place en effet désormais les dirigeants de toute nature, dans une situation impossible devant leurs subordonnés: «désormais, il ne faut plus mentir, car agir ainsi n'est plus considéré comme la marque du pouvoir, mais comme un sceau d'infamie qui interdit d'exercer avec efficacité, voire d'exercer tout court. Au secours, le puritanisme anglo- saxon est de retour, même dans notre pays si marqué par la culture du mensonge d'Etat.

Or, personne ne souhaite se faire traiter de menteur ni de disciple du Prince de Florence. Ni dans le cercle de famille, ni sur son lieu d'habitation, ni auprès de ses amis, ni sur son lieu de travail, ni dans son bureau de directeur. Et sauf sur les C.V. des candidats aux services secrets, vous ne verrez aucun demandeur d'emploi vanter ses aptitudes à travestir la vérité, bref à mentir. Mon professeur d'Allemand avait bien raison!

Alors si le mensonge se glisse partout, même dans l'encadrement et la direction des organisations, il pourrait être bien utile d'organiser une réflexion structurée sur la gestion du mensonge par les managers. C'est pourquoi il est proposé aux lecteurs dans les pages qui suivent quelques conseils visant à réduire l'espace du mensonge au strict minimum qu'exigent les relations humaines et sociales dans la vie quotidienne des organisations.

Quelques conseils de management anti-mensonge.

En règle générale, évitez de mentir, sauf si vous avez une mémoire d’éléphant et que vous appréciez le stress de la contre-vérité. Ceci vous évitera, face à vos interlocuteurs, de vous prendre les pieds dans le tapis ou tout simplement de rougir de honte si vous êtes pris en flagrant-délit d’usage de sornettes. Et surtout, dites la même chose quelque soit le lieu. Du siège à l’établissement, il n’y a qu’un pas et les nouvelles vont vite.

Évitez la langue de bois. C’est un sport pratiqué par tous les dirigeants de sortir à tous moments des slogans tels que : « l’entreprise est une grande famille » ou « on peut lire dans ma gestion comme dans un livre ouvert », ou bien encore « mes salariés comptent plus que les actionnaires. » En cas de plan social, ou de restrictions d’effectifs, ça vous évitera de vous renier, à moins que vous n’ayez annoncé d’illusoires augmentations d’effectifs.

Tenez vos promesses. Evidemment dans la sphère politique, le dicton selon lequel « les promesses n’engagent que ceux qui y croient » a force de loi, mais dans le monde de l’entreprise, on n’évite pas pas si facilement le regard mauvais d’un collaborateur qui vous a cru parce que vous ne lui avez pas accordé l’augmentation promise surtout quand on le rencontre dans l’ascenseur !

Négociez sans gruger. On peut toujours gagner une affaire ou mettre fin à un conflit social en racontant des histoires. Mais ce sont là des victoires à la Pyrrhus. Car le client, le fournisseur ou le représentant syndical trahi, vous le fera payer au centuple quand d’aventure vous vous trouverez en position de faiblesse. Après votre bassesse, il s’estimera légitime d’utiliser les mêmes méthodes à votre détriment.

Vis-à-vis de l’autorité qui vous gouverne, procédez toujours à un état des lieux quantitatif et qualitatif de la situation de l’entreprise que vous dirigez aussi objectif que possible. Ceci vous permettra d’éviter la propension de vos collaborateurs à enjoliver leurs résultats s’ils savent que vous êtes capable de ne pas vous emporter face aux chiffres et aux bilans qui font mal et que vous ne supportez pas le maquillage de la réalité. (On n’est pas en Grèce !)

Dernier point, ne pas mentir peut s’accompagner d’un conseil de prudence. Vous n’êtes pas obligé de dire forcément toute la vérité. Car toute vérité n’est pas forcément bonne à dire, quand celui qui la reçoit n’est pas prêt à l’entendre. Mais ceci est une autre histoire.

Et souvenez vous, il faut aussi, dans les situations extrêmes, savoir mentir pour sauver et non pour se sauver, quels que soient les échelons de la hiérarchie.

Frédéric Buffin. fredericbuffin.fr

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Frédéric Buffin - dans Management
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