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20 novembre 2013 3 20 /11 /novembre /2013 15:29
Histoire à l’eau de rose : éloge du trépied.

A la retraite, Frédo la Sécu a fait un rêve.

Dans l'âtre de nos arrières grands parents qui vivaient à la campagne, il y avait au fond de la cheminée, un objet magique capable de résister aux morsures du feu: le trépied. Sur celui-ci, quand les flammes avaient réduit le bois en braises, on y plaçait sur le cercle d'acier qui unissait les trois pieds, la soupière ou la marmite du bœuf en daube, afin d'en achever et d'en parfaire la cuisson. Ce support en fonte â la stabilité remarquable, dans un foyer où tout était changeant et éphémère grâce à la guerre du feu, fascinait mon âme d'enfant.

Il y eut pourtant un jour où signe de modernité, l'âtre fut remplacé par la cuisinière à bois et le trépied remisé au pire dans un grenier, au mieux dans la cour de la ferme pour soutenir un pot de géranium. Depuis, informatique oblige, nous sommes entrés dans l’ère du changement permanent. Certes, on n'a pas encore inventé la tablette-ordinateur pour cuire les œufs au plat, mais avec l'irrésistible ascension du progrès, ça viendra sûrement!

Pourquoi ce long détour au parfum de ruralité suranné dans un blog consacrée à la vie des organismes de sécurité sociale? Parce que ce modèle d’objet en fonte d’antan à l’équilibre parfait, me paraît refléter opportunément ce que doit représenter dans les caisses de sécurité sociale la relation Président du Conseil d’administration, Directeur, Agent Comptable dans un contexte économique social et financier aussi évolutif, instable et imprévisibl,e que les flammes d’une cheminée.

Prenons comme exemple, le président du conseil d’administration de la très importante caisse de sécurité sociale de Maurupt le Montois, haut lieu de la bataille de la Marne et point perché de la contre attaque menée par le maréchal Joffre en 1914 avec son armada de taxis, pour contenir la poussée des armées allemandes.

En apparence, "Il Présidente" c'est ainsi qu'on le surnomme, tant est haute son autorité morale, ignore tout des règles compliquées de la Sécu. Mais le terrain, les employeurs et les assurés sociaux, il le connaît comme sa poche: les ouvriers des tuileries de Pargny sur Saulx, les professeurs du collège de Sermaize les bains la ville d'à côté, les tisserands des ateliers textiles de Bar le Duc, les agents de l'aéroport militaire de Saint- Dizier, les métallurgistes de l'usine de tracteurs de la même ville, les ouvriers agricoles des exploitations betteravières et céréalières, il les a rencontrés, fréquentés écoutés pour s'imprégner de leurs demandes de prise en charge sociale multiformes.

Quant aux employeurs, il connaît leurs rudesse, leurs angoisses aussi face à la concurrence dans une économie de plus en plus mondialisée et sait mieux qu'aucun autre trouver avec eux des marges de négociation chaque fois que c'est possible, chaque fois qu’un conflit social apparaît. Militant syndical depuis toujours, c'est devant les ateliers et les usines, en distribuant des tracts et en haranguant les foules qu'il a gravi les échelons de l'appareil et non en se cantonnant aux discussions plus ou moins feutrées dans les bureaux bien chauffés du conseil de son union départementale.

Nommé président du Conseil d'Administration de la caisse, il a vite compris que ni les affaires quotidiennes de la caisse, ni la gestion de son personnel pourtant le second employeur de la ville après l'hôpital ne faisaient partie de ses responsabilités. Il a perçu mieux que quiconque que sa fonction ne faisait l’objet d’aucune définition particulière dans le code de la Sécurité Sociale.

Mais il n'a pas son pareil pour défendre avec les autres administrateurs tous collèges, le maintien d'une bonne qualité de service au service des assurés, la mise en œuvre de prestations d'action sociale au profit des familles et le développement de centres d'accueil et d'information pour les actifs et retraités.

"On ne laisse pas de côté une population qui souffre" proclame t- il souvent au Conseil d'Administration, sans que personne n'ose objecter qu'en Sécurité Sociale comme ailleurs, les moyens sont limités et les besoins infinis. Bref, ce président est un pilier de la caisse. Sans autre responsabilité réglementaire que celle de présider les séances du Conseil d'administration, il en constitue l'autorité morale en tant que représentant des assurés sociaux conformément aux principes des ordonnances du 4 octobre 1945.

Devant un tel personnage si bien implanté dan son territoire, un nouveau directeur vient d'arriver. Il a fière allure le nouveau boss de la caisse de Maurupt. En pleine force de l'âge, il dispose à la fois d'un solide bagage universitaire hérité de science-po et d'une expérience acquise tant à l'En3s que dans les caisses dont il a gravi patiemment les échelons de la hiérarchie. Cerise sur le gâteau, il a travaillé à la caisse nationale et de ce fait connaît toutes les arcanes de l'Institution. Lorsqu'il s'est présenté devant le CA pour son adoubement, il a fait impression tous collèges confondus et "Il présidente" s'en est porté garant. Il a donc toutes les cartes en main, pour diriger, recruter, budgéter, ordonnancer, gérer les IRP locales, toutes attributions précisées par le code de la sécurité sociale.

Et pourtant bien qu'il soit comptable du bon fonctionnement de l'organisme dont il représente la personnalité morale auprès des tribunaux, bien qu'il dispose de la compétence en matière de sécurité sociale et qu'il jongle avec les articles du code Dalloz ou bien encore qu'il connaisse par cœur sa convention collective et son droit du travail pour résister aux revendications par nature infinie du personnel, il va lui falloir acquérir la maîtrise du territoire que connaît si bien son président.

Et si ce dernier dispose à plein de l'autorité morale, le directeur remarquera bien vite auprès du Conseil d'Administration que ses attributions juridiques ne sont pas suffisantes pour mener seu,l à bien, une politique de développement de la caisse pour lequel il est missionné et rémunéré.

Il constate bien vite que dans les réunions du conseil d'administration ou lors des manifestations où la présence du président est requise, il n'a pas le ministère de la parole et qu’il ne peut prendre celle-ci qu'avec l'autorisation de l'organisateur des cérémonies. Mais plutôt que d'entrer dans une concurrence néfaste et délétère avec "il présidente", le nouveau boss se replie sur ce qu'il sait faire: il n'a pas son pareil pour faire voter un budget, mettre en application une nouvelle réglementation, réorganiser un service sans susciter les récriminations de tous bords. Il excelle dans l'amélioration de l'accueil du aux assurés. Il surveille avec attention les performances téléphoniques de la caisse. Il se soucie du bien- être au travail de ses agents en lien avec le CHSCT. Il ne déteste pas de temps à autre descendre dans les bureaux pour sentir l'atmosphère et le climat social de la maison.

Bref, il tient sa boutique et peut rendre compte des progrès de celle-ci dans la satisfaction des usagers-clients à son président et à son conseil d'administration qu'il nourrit d'informations émanant de la caisse nationale.

De cette façon, il devient l'interface crédible et indispensable entre le local et le national dans un dialogue institutionnel constructif et fructueux. Et malgré les inévitables conflits individuels et collectifs de la vie de la caisse, il devient vite le conseiller écouté du président et de son conseil, le stratège de la maison autant que le gardien du quotidien. Il est en quelque sorte le deuxième pied du trépied de mon enfance.

Mais sans le troisième pied que constitue madame l'agent comptable, l'édifice de la caisse de Maurupt de Montois n'apparaitrait pas si solide. Bien sûr, elle est sous la subordination administrative du directeur qui de surcroît sans être comptable, arrête les comptes qu’elle a préparés « avec amour » avant que le conseil d'administration de la caisse ne les approuve.

Bien sûr, le directeur peut lui attribuer juste ce qu'il faut de moyens pour limiter l'emprise des contrôles de l'agent comptable sur le fonctionnement des services ordonnateurs. Bien sûr encore, elle n'est responsable des paiements que dans la mesure où elle a vérifié l'ordonnancement en régularité et non en opportunité.

Mais tout de même, madame l'agent-comptable et son fondé de pouvoir, ont une influence très forte sur la vie de la caisse: du fait que le directeur lui a confié la conduite du contrôle interne, sans s’en désintéresser, elle est en quelque sorte la gardienne du temple, celle qui rappelle qu'avant tout paiement de prestation dont elle est responsable, il y a lieu de s'assurer de la régularité de la dépense en s’assurant de la maîtrise des risques. Au pays du principe de précaution et de la « gestion efficiente » ça compte !

Sans insister tous les jours au risque de lasser sur le fait que pèse sur elle le risque d'une imputation d'une mauvaise dépense sur ses deniers personnels, elle constitue un rempart efficace face aux irrégularités et aux risques de toute sorte auxquels les ordonnateurs peuvent souscrire pour des raisons tentantes mais illégales d'opportunité sociale.

Elle veille en lien avec le directeur, à la prévention du risque de fraude dont l’extension suscite tant l’inquiétude des pouvoirs publiques.

Au final, elle a pour souci d’organiser ses contrôles sans garroter les ordonnateurs qu’elle s’attache à responsabiliser. Et si un point de dysfonctionnement est avéré, elle alerte sans hystérie le directeur qui peut y mettre fin. Dans ces conditions, la relation ordonnateur comptable, n’est pas vécue comme une séparation, mais comme un dialogue fructueux dans l’esprit du récent décret sur le contrôle interne du 14 Octobre 2012.

Avec un tel trépied, les comptes de la caisse sont ainsi certifiés sans réserve dans le respect du meilleur service dû aux assurés, au meilleur coût, ce qui constitue la quintessence du principe d’efficience.

Sans le dire, ni l’écrire, nos trois acteurs participent du cercle magique que Pierre Laroque avait souhaité mettre en place au sein des caisses de sécurité sociale par le biais des ordonnances du 4 Octobre 1945 : la gestion de la sécurité sociale par les intéressés eux-mêmes par la voie de leurs représentants assistés de professionnels aguerris !

Quelle belle histoire ! Presqu’un conte de fée au regard des difficultés des caisses à prendre en compte les besoins des assurés dont un nombre croissant est frappé par une grande précarité. Mais ceci est une autre affaire.

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Frédéric Buffin
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