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27 novembre 2014 4 27 /11 /novembre /2014 11:30
Un débat pour 2017 : la solidarité jusqu'où ?
  1. Un concept en forme de vache sacrée.

Il est des mots qui s'épanouissent et envahissent le champ du langage comme les nénuphars étouffent certains étangs. La solidarité fait partie de ceux là. Elle est une vertu sociale évidente, nécessaire au sens philosophique du terme. Elle ne peut pas ne pas être, tant dans la sphère publique que dans le domaine privé.

Elle fonde la famille. Elle justifie l’action publique. Elle légitime le monde associatif ; elle humanise et sociabilise toutes les causes. La solidarité est partout, elle infiltre tout ; Et que dire sur le plan international de ce paradoxe du syndicat polonais "Solidarnosc" qui à l’opposé de la formule « Prolétaires de tous les pays, unissez vous", mit fin indirectement au communisme, la plus grande utopie solidariste de tous les temps? "

Seuls quelques grincheux, cyniques ou dandys de l'égoïsme social, plus imprudents que courageux, se permettent de temps à autre d'affirmer haut et fort que ce concept ne constitue pas leur tasse de thé. Ils commettent alors le péché mortel de l’ultralibéralisme et et sont rejetés dans les poubelles du camp du Mal.

  1. Un pour tous, tous pour un.

Pour comprendre le succès d'un tel concept, il faut évidemment regarder très loin en arrière:

-La solidarité dispose depuis des siècles de son allégorie en forme d'image d'Epinal ou plutôt de peinture sulpicienne sous la forme de Saint Martin officier romain qui donna la moitié de sa tunique à un homme risquant de mourir de froid. Grâce aux vitraux des cathédrales, « visionnée » par des millions de pèlerins, l'idée de générosité à l'égard de son prochain s'est diffusée dans la chrétienté plus sûrement qu'au moyen de longs et fastidieux sermons. Un linge partagé en deux, c’est plus efficace qu’un prêche sur le thème « tu aimeras ton prochain comme toi-même ».

Au fil du temps, de nombreux proverbes ont contribué à favoriser la diffusion de l’idée solidaire : " Homme seul est viande à loup " disaient les anciens de nos campagnes" ou encore : "D'autres ont planté ce que nous mangeons, nous plantons ce que d'autres mangeront", formule qui serait à proposer au service communication des caisses de retraite comme aphorisme pour vanter la solidarité intergénérationnelle et les mérites de la retraite par répartition.

- Les religions du livre ont nourri le concept de solidarité en gestation au fil des siècles ,en lui adjoignant la notion d'obligation. La loi mosaïque des israélites qui oblige le fidèle à respecter le droit de glanage pour les pauvres et de respecter l’étranger, la charité des chrétiens ou l'aumône des musulmans qui constitue un des piliers de l'Islam ne sont pas des orientations, ce sont des commandements. Si la solidarité en tant que valeur morale est facultative et qu’il relève de l'individu de choisir la cause dont il s'estime solidaire, elle pèse plus lourdement sur le fidèle que l’impôt sur le contribuable.

En effet, pour le croyant qui offenserait l'Elohim, Dieu ou Allah en manquant à ses obligations de solidarité à l'égard de ses frères, le risque suprême, c’est la promesse de malédiction de Yahvé et du Shéol, la perspective de la géhenne pour l'éternité, décrites avec férocité sur les toiles de Jérome Bosch ou bien encore la privation du jardin parfumé d'essence de rose, dans lequel coulent des fontaines de miel et s'épanouissent de somptueuses houris.

Tout ceci, constitue des châtiments très supérieurs à des majorations ou des pénalités de retard pour défaut de paiement de ses impôts ou de ses cotisations sociales. Autrement dit la dynamique de la transcendance peut être un moteur très puissant pour développer le sens de la solidarité.

Mais comme il y a longtemps que, le scepticisme de nos concitoyens vis à vis de l'être suprême ainsi que le besoin de protection collective est allé croissant le concept de solidarité est devenu une valeur laïque:

Née au XVI ème siècle dans les cercles de juristes qui voulaient affirmer que la force du contrat entre deux êtres, crée des obligations « in solidum » aussi forte sinon plus que les règles du droit canon de l’église catholique, elle est devenue une valeur sociale immanente.

La solidarité, dans ces conditions, est devenue une obligation contractuelle à l’exemple du mariage : il n’est certes pas obligatoire de se marier mais du fait que selon les obligations du code civil napoléonien « les époux se doivent fidélité secours assistance », il n’est pas possible de se défaire aussi facilement que certains le souhaiteraient, des obligations que l’homme et la femme ont acceptées un jour devant monsieur le Maire et parfois monsieur le curé en se disant « oui » avec parfois un enthousiasme naïf ou présomptueux.

Et même si le « pacte civil de solidarité » plus en vogue que le mariage, apparaît comme un lien très facile à défaire, les juges se sont efforcés par une jurisprudence subtile de reconstituer des mécanismes de prestation compensatoire en cas de faute pour indemniser celui ou celle qui est abandonné par l’autre.

- Avec le XXème siècle la solidarité est progressivement devenue une valeur publique au fur et à mesure de la montée quasi planétaire de l’état providence.

Il existe par exemple au Québec un ministère de la « solidarité sociale », expression dont le caractère pléonastique n’échappera à personne. L’auteur de ce modeste papier est d’ailleurs prêt à laisser son adresse e-mail pour s’entendre expliquer par le cousin d’Amérique, ce que pourrait être une solidarité « a-sociale ».

Dans notre France dite moderne, "la solidarité" est devenue une valeur républicaine et de ce fait elle est incontestable, évidente et non sujette à la critique sous peine de saper intellectuellement les fondements de nos institutions :

Le préambule de la constitution de 1946 repris par la constitution de 1958 fait référence à la solidarité nationale de sorte que celle-ci a valeur constitutionnelle, ce qui n’est pas rien !

La Sécurité sociale, notre grande dame un peu vieillissante, qui fait vivre la plupart des lecteurs de mon blog obéît au même principe. ( Article L111 du code de la sécurité sociale)

La plupart du temps les ministères sociaux y adjoignent le mot de Solidarité..Des fonds légaux et des prestations légales utilisent la solidarité comme concept de légitimation ( Fonds de solidarité vieillesse, allocation de solidarité pour les chômeurs.) Il en est de même pour les entreprises soumises à la contribution de solidarité des sociétés.

Il y a beau temps que la notion de « solidarité" fleurit ça et là dans le Code de la Sécurité sociale ou le code général des impôts pour écraser dans l'œuf au nom d'une valeur morale inestimable, toute velléité du cotisant ou du contribuable de protester face à l'ampleur de la pression fiscale.

Le lecteur avisé de sa facture d’assurance automobile et multirisque habitation ne manquera pas non plus de constater qu’une part importante de sa prime sert à alimenter divers fonds et notamment celui des catastrophes naturelles qui lui permet et l’oblige notamment à être solidaire des victimes des accidents climatiques. Ainsi l’état solidaire apparaît souvent sur le petit écran grâce à la mine compassée des ministres présents sur les lieux des catastrophes, pour annoncer aux victimes qu’elles seront indemnisées. En un instant le monstre froid se mue en personne émue en promettant aux victimes au nom de la solidarité l’argent de l’état c’est à dire le nôtre !

  1. Trop de solidarité tue la solidarité

Pourtant ça et là des réactions contre "la solidarité » ou plutôt ses excès se font entendre.

- Au XIX ème siècle des voix se firent entendre pour dénoncer le principe en lui-même : Le lecteur du dictionnaire de la Bêtise ne manquera pas par exemple de relever, à ce propos cette énormité qui ose faire de la solidarité un péché capital: "L'une des principales monstruosités du socialisme, c'est la solidarité entre tous les hommes" (A.Granier de Cassagnac.). Mais il s'agit justement d'une bêtise autant qu'une faute de goût qui n'a plus sa place dans une société marquée par l’intervention publique dans le domaine social.

Guizot au nom de ceux qui partageaient au moins la même grande peur des "partageux", en clamant "enrichissez vous" ne disait guère autre chose.

- Avec l'état providence, le citoyen ne tente plus de contester la solidarité en tant que principe, il en critique seulement les dérives et les excès.

Si les associations de contribuables ont aujourd'hui tant de succès, c'est qu'il y a longtemps que le citoyen a compris : quand l’homme politique de droite ou de gauche tenant les rênes du char de l’état qui comme chacun sait, "navigue sur un volcan" autant que sur un océan très fongible de billets de banque, évoque le concept de solidarité nationale, il n’est pas loin de faire main basse sur une partie de son porte monnaie.

- C’est pourquoi, à force d’user du qualificatif de solidarité nationale, les représentants de l 'état ont si mauvaise conscience d'en appeler si souvent à ce moyen commode d'alléger le portefeuille du contribuable ou du cotisant qu'ils évoquent le concept nu et simple de Solidarité.

Cette ambiguïté n’est peut-être pas volontaire mais elle est bien réelle: Elle vise à confondre dans un même mot,

- la solidarité en tant que valeur contractuelle, c’est à dire l’obligation que chaque personne s’impose à soi-même par voie contractuelle à se lier à un être plus ou moins cher,

- la solidarité en tant que valeur morale, qui pousse le citoyen de sa propre initiative à sortir son porte feuille ou à prendre son temps pour la cause qu’il s’est choisie pour venir en aide à son frère ou à sa sœur qui est dans la gêne,

- et la solidarité d’ordre législatif ou réglementaire décidée et imposée par les représentants de la Nation ou les membres du gouvernement.

En mélangeant dans un même mot, ces trois significations, l’homme public qui l‘utilise parfois sans modération nous donne ainsi mauvaise conscience. En effet contester l'impôt, devient pour chaque contribuable non seulement une atteinte à une obligation collective, mais aussi un manquement à l'obligation individuelle et morale de solidarité.

- Cet abus de langage n’est évidemment pas sans risque :

Si en effet par ce concept usé jusqu’à la corde à force d’emploi, l'état exprime trop sa prétention à peser sur la société civile, en confondant volontairement solidarité nationale et solidarité, le citoyen peut s’agacer légitimement des ambitions de ce Léviathan paterne qui veut organiser et régir tous les aspects de la vie sociale et même la façon de régir la solidarité individuelle des citoyens de sorte que ceux-ci peuvent traîner les pieds pour se mobiliser au service de la cité.

A force de peser sur les bourses des citoyens contribuables et cotisants, l’état et ses institutions se trouvent bien seuls pour que le principe de solidarité nourri de participation obligatoire des citoyens à la vie publique et sociale, soit relayé par les membres de la société civile dans les quartiers difficiles ou dans les milieux touchés par l’exclusion

Dans ces conditions, l’état se trouve désarmé lorsqu’il constate que le citoyen n’a plus pour ambition que de cultiver son jardin et de profiter des institutions publiques sociales comme d’une vache à lait qu’il faut traire absolument jusqu’à la dernière goutte.

Il n’y a pas de courbe de Laffer pour mesurer la désaffection des citoyens vis à vis d’un engagement individuel solidaire à mesure de l’augmentation des prélèvements obligatoires. L’I.N.S.E.E. et ses bataillons de polytechniciens, devraient s’attacher à créer « un indice de mesure de la solidarité » pour aider les pouvoirs publics à mesurer le retrait poli mais réel vis à vis des causes solidaires, que provoque chaque augmentation d’impôt ou de cotisation sociale.

C’est pourquoi l’homme public sera bien avisé dans les prochaines années quelle que soit la majorité au pouvoir, de ne pas jouer la Solidarité contre les solidarités méconnues de toute sorte qui se développent chaque jour dans notre pays. L’obligatoire et le réglementaire ne doivent pas jouer contre la solidarité individuelle et facultative.En ce sens la déduction de 65% des dons aux œuvres dans la limite de 20% des revenus doit être sauvegardée absolument, sous peine de voir s’effondrer le financement du mouvement associatif.

  1. Une échéance redoutable

Lors des prochaines élections présidentielles, un des thèmes centraux de la campagne électorale portera sur la notion de Solidarité. Le débat est déjà en place et risque d’être particulièrement vif, car il ne porte pas sur des concepts éthérés, mais sur des réalités très concrètes.

- La persistance des déficits de la Sécurité Sociale et de sa dette qui tourne autour de 130 milliards d’euros nécessite des révisions déchirantes autant sur les recettes nouvelles que les économies à trouver. Veut-on tuer les entreprises à force de les imposer diront les uns. Pas touche à mes allocs, à mes remboursements ou à ma pension diront les autres.

- Le refus de la Sécu exprimé par des travailleurs indépendants en terme triomphal dans le blof « je quitte la sécu », rencontre aujourd’hui un certain écho dans l’opinion. Certes, il ne manque pas de moyens de droits pour faire rentrer les récalcitrants dans le rang. Mais le consensus sur une Sécurité Sociale obligatoire et solidaire commence à être mis à mal.

- La croissance des dépenses de l’Aide Médicale d’Etat qui approche désormais les 750 millions d’euros met un coup de projecteur éblouissant sur la question de l’immigration clandestine et de l’immigration tout court.

Or, l’opinion publique est fort heureusement toujours traversée par la valeur transcendante de la nécessité de l’accueil de l’étranger défendue encore récemment par le pape François au Parlement européen à Strasbourg et les principe laïcs de traitement social égal entre les nationaux et les ressortissants étrangers. C’est pourquoi entre les pro et les anti, le débat déjà entamé sur la limitation de l’immigration et le rétablissement de la préférence nationale sera particulièrement vif, si tant est qu’il soit productif.

Certes, comme dit un jour Michel Rocard, « il n’est pas possible d’accueillir toute la misère du monde» , mais chacun conviendra qu’il est physiquement très difficile dans un monde toujours plus ouvert, de résister à la pression des mouvements migratoires.

Bon courage pour les candidats lorsqu’ils évoqueront les économies à faire sur les dépenses de Solidarité qui devront trouver une voie étroite entre les tenants de l’accueil à tous crins (sauf près de chez eux,) et les tenants de la fermeture des frontières (même avec des barbelés de papier.)

Conclusion : Du tact et de la mesure.

Au XIX ème siècle, les ouvriers prospecteurs de pétrole de la région de Bakou exigeaient par contrat de leurs employeurs qu’ils ne leur servent pas à manger du caviar plus de trois fois par semaine. Le citoyen contribuable aurait tout intérêt à manifester une même exigence de modération aux grands hommes qui nous gouvernent lorsqu’ils parlent de solidarité.

C’est à cette condition qu’il doit être possible de considérer cette valeur comme un élément essentiel non seulement de la vie en société mais de la vie démocratique faite de participation du citoyen et d’idéal de fraternité.

Dans un pays où, pression médiatique oblige, il devient quasi obligatoire de verser une larme et une obole pour le téléthon, il convient de s’organiser au quotidien pour que les mécanismes obligatoires de solidarité collective n’étouffent pas les initiatives solidaires qui mobilisent chacun d’entre nous au quotidien.

Et comme il faut toujours terminer sur une note d’espoir lorsqu’on dispose comme devise républicaine d’un aussi beau triptyque que celui de Liberté, d’Egalité et de Fraternité (quand on y ajoute pas "ou la mort",) nous pouvons après avoir levé toutes les ambiguïtés sur le ce concept phare sans retenue, mais sans naïveté : « Vive la solidarité, pourvu qu’elle n’étouffe pas la société civile, mais qu’elle la conforte. »

Un débat pour 2017 : la solidarité jusqu'où ?

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