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17 juillet 2015 5 17 /07 /juillet /2015 19:51

Jean Lacouture est mort paix à son âme. Ce journaliste célèbre qui a multiplié les bibliographies sur les grands de ce monde, Blum, Nasser, Mauriac, Malraux, Hô Chi Minh, Mendès France, de Gaulle et François Mitterrand, n'est plus et la presse salue sa vie, son oeuvre. Tous les journalistes surtout quand ils sont passés par "Le Monde" ne peuvent être que "des gens biens."

Le Parisien évoque la mort d'un grand journaliste; RFI évoque celle d'un journaliste et écrivain passionné et engagé. Jean Daniel pour le Nouvel Observateur indique "qu'il était l'un des nôtres." Même le Figaro en oublie sa volonté de blâmer et produit un éloge flatteur sur sa carrière, alors que cet apôtre de la décolonisation était tout sauf un homme de droite.

A y regarder de plus près, le lecteur qui dispose de quelques souvenirs historiques ne peut être que confondu par la volonté de la profession journalistique d'oublier ou de sous-estimer les erreurs monumentales d'appréciation de ce "grand journaliste" sur les expériences communistes asiatiques.

Sur la révolution culturelle en Chine qui fut à l'origine de grands massacres et de grandes famines de 1966 à 1976, il ose écrire: "à long terme, il me semble que ce sera une action positive." Le Monde minimise la portée de ces propos en indiquant qu'il fut banalement aveugle.

Même l'étudiant que j'étais dans les années soixante dix dans une université très conditionnée par les discours et les catégories marxistes, avait trouvé qu'il y allait vraiment fort pour justifier l'injustifiable au nom de la décolonisation sous férule communiste. Mais c'était tellement beau et simple à lire "le petit livre rouge." On ne pouvait qu'être enthousiaste devant l'avenir radieux qui s'annonçait devant nous. Et le sceptique de l'époque ne souhaitait pas être qualifié de l'expression ignominieuse d'anticommuniste.

Mais le pompon c'est ce que Jean Lacouture a écrit sur l'avènement des khmers rouges au Cambodge en 1975 qualifiée par le même Monde pour mieux amenuiser cette erreur de vision, de " cécité également très partagée à l’époque,"

il salue en 1975 l’arrivée au pouvoir des Khmers rouges cambodgiens en des termes enthousiastes comme l'attestent les lignes ci-dessous parues dans le Nouvel Observateur du 17 avril 1975: «...Les maquisards sont entrés dans la ville. Le gouvernement républicain a capitulé. Le pouvoir était bien au bout du fusil, conformément au précepte chinois. Mais, pour citer un autre commandement maoïste, peut-on dire qu'encerclée par les masses rurales la cité soit tombée « comme un fruit mûr » ? Mûr, Phnom Penh ? Ou abîmé, souillé, avarié par cinq années de guerre civile, d'interventions étrangères et d'intrigues menées par un quarteron d'aventuriers ? Ainsi le Cambodge entre-t-il, au son des roquettes et du canon, dans l'ère du socialisme. La tâche militaire que s'étaient assignés les alliés du 23 mars 1970, sihanoukistes et Khmers rouges réconciliés et rassemblés par l'opération de Lon Nol et Sirik Matak, tentant d'entraîner le Cambodge dans la croisade américaine contre les mouvements révolutionnaires indochinois, est remplie. Il ne leur incombe plus que de faire « le reste », c'est-à-dire d'instaurer le régime pur et dur qui peuple leur rêve dans un pays que ses inclinations ne portent apparemment ni vers la pureté ni vers la dureté. »

Alors que rapidement la presse internationale se fit l'écho, d'exactions de massacres et du génocide d'une partie du peuple cambodgien, il faudra attendre 1978 pour que Jean Lacouture reconnaisse dans Valeurs actuelles, qu'il avait honte d'avoir été complice de tels crimes par ignorance et naïveté.

Il avait connu trop d'intellectuels génocidaires pour admettre rapidement l'horreur de l'aventure des khmers rouges. Les familles des victimes ont certainement beaucoup apprécié ce repentir tardif.

Il en écrira même un livre "survive le peuple cambodgien." L'histoire ne dit pas s'il a distribué ses droits d'auteurs aux boats peoples qui ont quitté les doux pays du communisme asiatiques dans des années là. Et le jeune professeur d'histoire que j'étais comprit enfin que " les articles du Monde et du Nouvel Observateur sur le communisme ne pouvaient être considérés comme vérité d'Evangile, même sous le sceau de grandes signatures.

Cette erreur pire qu'une faute n'a pas empêché ce grand expert écrivain, journaliste de continuer à produire des biographies. Il me semble que si j'avais commis une telle bévue, ma conscience tourmentée m'aurait empêché de continuer d'écrire.

Mais peut-être que malgré une presse très complaisante toujours prête à encenser les siens même s'ils ont écrit les pires bourdes , Jean Lacouture dans son dernier refuge vit l'épreuve hugolienne de l'assassin d'Abel. " l'œil était dans la tombe et regardait Caïn." Ce serait bien mérité pour avoir suivi jusqu'à l'aveuglement les meurtriers d'une utopie mortifère.

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Frédéric Buffin
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