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9 août 2015 7 09 /08 /août /2015 06:21
Pour la rentrée de septembre: Souvenirs de "la laïque"

C'est les vacances, il fait chaud (trop), la vie est belle, la grasse matinée et la sieste sont de rigueur, mais septembre n'est pas loin et il va falloir songer à la rentrée scolaire avec les achats de cartables et de fourniture dans les supermarchés. Bon courage aux parents pour résister aux enfants quand ils demandent, que dis-je, quand ils exigent, les produits de marque beaucoup plus chers. Le porte- monnaie en prend pour son grade quand les familles cèdent à l'intense négociation parents-enfants qui se déroule chaque année pour que la "rentrée soit réussie." Ces moments sont parfois plus tendus qu'une bonne négociation sociale.

J'en profite pour évoquer mes souvenirs de vieux c,,. sur l'école publique que j'ai fréquentée dans mon enfance et que d'aucuns voudraient voir restaurer en se faisant des illusions sur ce retour au passé:

Mon père qui n'aurait manqué une messe dominicale pour rien au monde, considérait qu'il avait une dette vis à vis du Ministère de l'Education Nationale, son premier employeur à son retour de captivité. Dans ces conditions, inscrire ses enfants dans l'enseignement privé aurait constitué une traîtrise et une infamie vis à vis de la rue de Grenelle. Le principe était simple: un enfant d'un cadre de la Fonction Publique ne pouvait inscrire ses enfants ailleurs qu'à l'école publique. J'ai donc appris à lire, écrire et compter dans deux de ces petits hauts lieux de la république. Et ma fois, je m'en suis remis.

En fait j'aurai connu l'école laïque à l'ancienne mode. La seule, la vraie, la pure qui ne doutait pas d'elle- même; celle où on apprenait à lire avec la méthode syllabique . (Toto ne s'appelle pas Toto, mais il s'appelle Victor), celle qui honorait Clovis, Charles Martel, Colbert et les Poilus de la Grande Guerre dans une bonne continuité historique franchouillarde.

On y apprenait encore les départements et leur préfecture et la carte Vidal-Lablache de la métropole avec ses reliefs et ses fleuves jouxtait le tableau noir, que les élèves devaient blanchir à la craie. Ainsi, nous ne pouvions pas ne pas savoir que la Seine coulait à Paris, de sorte que plus tard, le vers "sous le Pont Mirabeau coule la Seine" d'Appolinaire, le poète assassiné, m'apparut comme une évidence cartésienne.

Au fond de la classe s'affichaient les leçons de morale civique et personnelle. Je m'en souviens d'une qui m'a marqué: "comme une poule disait à ses poussins en leur montrant un œuf d'autruche: je ne juge pas, je ne critique pas. Je voudrais simplement vous montrer ce qui se fait ailleurs." Mieux qu'un long traité sur la tolérance.

Dans le cadre de la promotion du mérite républicain, nous avions droit au classement mensuel du premier jusqu'au dernier, sans que les parents en soient traumatisés et ne contestent l'évaluation pas toujours très tendre de leur petit génie.

C'était l'époque où l'école laïque ouverte à tous, voulait dire blouse grise obligatoire et plume Sergent Major pour tous, aussi bien rue Milton à Paris que rue de Bagneux à Montrouge. Sur le tard, j’ai compris que ce vêtement uniforme en coton rêche, allié au buvard, au pot d’encre en porcelaine blanche et à la plume sergent major fournis gratuitement, n'étaient pas des accessoires simplement typiques de la "laïque", mais en constituaient ses fondements identitaires. Pas besoin d'élégance puisque cette école n'était pas mixte. Les garçons n'avaient pas à séduire les filles par leur tenue vestimentaire. Les élèves étaient sur un pied d'égalité dans le moche! Au moins l'avantage, c'était que nous pouvions nous salir sans péril pour nos vêtements. Et entre garçons, c'était à celui qui aurait le plus d'encre sur les doigts.

Quant aux instituteurs, sans qu'ils ressemblent aux hussards noirs de la Troisième République, ils suscitaient une crainte révérencieuse qui avec le recul m’ont fait parfois penser aux adjudants des bataillons disciplinaires, avec en sus un brin d'humanité pédagogique qui ne gâchait rien. On ne badinait pas avec la discipline et celui qui ne s'y pliait pas craignait d'aller cans le bureau du directeur comme si c'était l'enfer.

Dans la salle de classe, je me souviens encore des coups de règles sur les doigts par le maître en cas d’erreur de calcul mental et de la mise au piquet humiliante pour écart de conduite. Résultat, je suis très bon en calcul et je sais ce qu’il en coûte de transgresser l’ordre public, ayant connu de temps à autre les contraintes de ce pilori d’un autre âge!

J'ai encore en mémoire les séances de cinéma du samedi après midi obligatoire dans une France encore sans résidence secondaire. Il y avait devant l'écran un banc réservé aux cancres de la semaine tourné vers les spectateurs avec interdiction pour ces quasi-délinquants, de se tourner pour regarder le film. "Les nuls" comme nous disions avec une férocité enfantine mais bien réelle, avaient déjà bien de la chance de pouvoir écouter le son du film (en noir et blanc bien sûr.) Un peu de sadisme pédagogique ne dérangeait personne à l'époque!

Mais au-delà des solides principes d'instruction que m'ont inculqués mes maîtres, la cour d'école constituait un lieu décisif d'éducation. J'y aurai appris le sens du rapport de force et de la violence lorsqu'un groupe décidait de se mesurer avec les poings aux membres d'un autre, la loi de l'offre et de la demande ainsi que les plaisirs malsains de la spéculation autour du trafic de billes ou d'images de vedettes sportives, et évidemment le sens de la compétition grâce au jeu d'osselets, aux divers jeux de billes et à celui des courses de petites voitures qu'on devait donner à son adversaire quand on perdait. Et si on refusait de jouer, c'était qu'on était pleutre ou pire encore qu'on était pauvre. Dans la cour de cette horrible école en briques de la rue de Bagneux, il n'y avait pas de singe qui descendait du cocotier, mais l'esprit de Darwin avec le triomphe des forts sur les faibles, était dans l'air.

Pour finir, le parcours de l'école primaire, il y avait l'examen d'entrée en sixième qui permettait aux premiers de classe d'entrer directement au lycée, avec les premières craintes de la sélection dès le plus jeune âge. Les autres étaient relégués dans un collège de deuxième zone qui n'avait pas le même prestige. Le stress engendré par la dictée à quatre points en moins par faute et le problème de calcul sous forme de mesure du robinet qui fuit, valait bien l'angoisse des candidats aux concours des Grandes Écoles. Pour ceux qui ne franchissaient pas la rampe de cet examen, la notion de mérite républicain déjà suscitée, comportait quelques limites. J'ai franchi cet obstacle pour aller au lycée Michelet à Vanves de la sixième à la terminale, bien content d'en finir avec cette école si contraignante.

Au bout du compte, il n'y a pas lieu de regretter cette férule d'une autre époque. Si elle respirait l'ordre et l'autorité, elle n'inspirait guère l'imagination. Ceux qui pensent pouvoir la rétablir selon les principes que j'ai vécus, sont dans l'erreur nostalgique.

A l'heure de la télévision et du web, de l'explosion du consensus social sur les méthodes pédagogiques et de la baisse malheureuse de l'autorité du magistère enseignant, l'école est entrée dans une autre époque, qu'on le regrette ou non. Et ni l'autorité ni la compétence ne s'imposent par décret. Dans cette cage aux fauves que sont devenues certaines salles de classe du primaire, le dompteur, n'a malheureusement pas toujours le dessus. A moins de 1500 euros par mois malgré les longues vacances, la profession d'instit n'attire plus comme "avant."

Soyons tout de même optimistes et faisons confiance aux enseignants en exercice qui ont encore le courage d'affronter des publics beaucoup plus divers et perturbés qu'autrefois, pour trouver les mots qui vont bien face aux enfants d'aujourd'hui.

Dernier point, peut-être futile pour certains, les couleurs des vêtements portés par les bambins de nos cités sont tout de même plus gaies que le gris des blouses des enfants de Doisneau, ce photographe qui nous croquait avec talent, au temps du noir et blanc. Avec l'avènement de la télévision en couleur tout ceci est devenu bien terne.

Frédéric Buffin

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