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6 mars 2016 7 06 /03 /mars /2016 14:14
Polar: de quelques crimes des temps perdus. Suite

6) Les emplettes de Sidonie.

La petite rue à l'arrière de l'Eglise de la Trinité, avait été bloquée à la circulation pour que les enquêteurs puissent procéder à leurs investigations "en toute quiétude." Le gros Bill et Sidonie arrivés sur les lieux franchirent la barrière de police pour examiner la victime de plus près. Criblée de flèches et à moitié nue, elle avait en effet tout du martyr bien connu qui fut le sujet de prédilection de nombreux peintres italiens à l'époque de la Renaissance, comme si le meurtrier s'était acharné afin que l'on fasse bien le lien entre le crime et la célèbre peinture. "Et en plus, le criminel est cultivé" s'exclama Sidonie presque admirative devant cette mort qu'elle aurait volontiers qualifié d'artistique. Et seul le politiquement correct l'avait dissuadé d'en dire plus.

Le masque figé du cadavre avec une pomme d'Adam saillante et des traits virils malgré des lèvres rougies couleur carmin, contrastait avec la rondeur artificielle de sa poitrine remplie sans doute de collagène. Ses cuisses musclées et ses mollets saillants n'avaient non plus rien de féminin même si la hauteur des talons de ses chaussures pouvait laisser à penser qu'on avait à faire à une femme. Bill s'intéressait à la victime au contraire de Sidonie qui concentrait plutôt son regard sur l'arc et le carquois plein de flèches que l'assassin avait laissés sur place.

-"Ne touche pas aux armes, Sidonie, si ça se trouve, il y a de l'ADN dessus.
-Je cherche surtout s'il y a une marque déposée sur l'arc. Mais à l'évidence le coupable l'a effacée. Et sur les flèches, c'est pareil. Nous avons affaire à un gros malin qui prend ses précautions. Mais regarde leur empennage, il est couvert de fleurs de lys. Et ça c'est un détail très intéressant qui va me permettre d'avancer."
-Tu peux m'expliquer Sidonie, car à ce stade je n'y comprends rien?
-Et bien voilà, je suis partie de l'hypothèse que le tordu qui a fait ça, ne commettra jamais l'imprudence d'acheter son matériel sur internet de peur d'être facilement repéré. C'est pourquoi j'ai arpenté les environs de Paris et la capitale elle-même pour trouver les magasins spécialisés qui vendent ce genre d'articles. C'est pourquoi ça m'a demandé un peu de temps.
- Et alors?
- Je suis d'abord allé à Rouen.
- Pour y manger du canard à la rouennaise?
- Mais non frérot, pour aller voir un magasin tout près de la place du marché où a été brûlée Jeanne d'Arc dont l'enseigne évocatrice se trouve être: "A la pucelle d'Orléans."
Dans cette boutique, il y avait un peu de tout ce qui pouvait de près ressembler à la patronne de la France et à la guerre de cent ans: Des livres, des peintures, des tapisseries, des sculptures, divers bibelots à l'effigie de la sainte, des maquettes de chateau-fort etc. Il y avait même en plastique moulé "made in Taïwan" la représentation du bûcher de Jeanne avec l'évêque Pierre Cauchon brandissant sa croix face à la malheureuse saisie par les flammes. Que du bon goût!

En outre, j'ai pu y voir aussi toutes sortes d'objets qui démontraient aux clients potentiels à quel point, le siècle de Jeanne avait été celui de la guerre: une armure de chevalier avec un heaumee à pointe, un mannequin recouvert d'une imposante cotte de mailles, une hallebarde qui d'après mes souvenirs relève plutôt de la Renaissance, des dagues aux lames plus ou moins longues, des épées de toute sorte et bien entendu des arcs et des flèches.
Comme je m'attardais dans sa boutique, la commerçante m'a demandé si je cherchais un objet particulier. J'ai saisi un ouvrage sur les écorcheurs de la guerre de Cent ans que je lui ai tendu, histoire de lui montrer que je n'étais pas venue uniquement pour visiter son petit musée en l'honneur de celle qui avait su réveiller les Français dans le but de "bouter l'Anglois" hors du royaume de France.
Forte de cet achat, j'ai pu entamer plus facilement la conversation avec mon interlocutrice à qui j'avais demandé de me faire un paquet cadeau, histoire d'engager le dialogue sans qu'elle ait l'impression désagréable de subir un interrogatoire.
- Vous vendez beaucoup d'armes comme celle-ci en lui montrant une épée?
- C'est curieux mais j'en vends au moins une par semaine. Je sais qu'il y a beaucoup de gentilhommières dans la région, mais tout de même! À chaque fois, j'ai envie de demander au client qui m'achète cette arme du passé ce qu'il va bien en faire. Mais comme je ne veux pas décourager son achat et que le refus de vente n'est pas très commerçant, je ne dis rien, de sorte que je suis incapable de vous dire si de tels objets contondants servent de décoration dans un salon d'apparat ou s'ils finissent dans un placard à balais. . À ma connaissance si vous me permettez de faire de l'humour noir, je n'ai jamais entendu dans la région parler de quelqu'un qui se serait fait couper la tête avec le glaive de Lancelot! Heureusement, je ne tiens pas à risquer des ennuis avec la police en qualité de marchand d'armes sans permis."

- "C'est tout ce que tu as trouvé pendant les trois jours où tu étais invisible? C'est un peu maigre, " lui dit le commissaire un peu bougon.
- "Sois un peu patient Bill, après mon bref séjour à Rouen, j'ai été faire un tour à Provins pour voir s'il n'y avait pas un magasin du style de celui de Rouen et je l'ai trouvé dans la citadelle dont je te recommande la visite. (Elle est tout de même classée au patrimoine mondial de l'humanité par l'UNESCO.) Cette fois-ci, j'ai trouvé une enseigne "à la boutique d'antan" qui vendait des objets à peu près similaires. Pour parfaire son fonds de commerce, le propriétaire vendait aussi des produits alimentaires façon Moyen-Age: farine d'épautre, fèves, topinambours, choux, rutabagas, carottes, châtaignes et ail faisaient partie du menu. Pour faire bonne mesure, on trouvait aussi du hareng salé de la Baltique, du lard gras et du pâté de chevreuil à l'ancienne et du jambon de sanglier. J'ai cherché vainement du paon rôti, qui constituait un plat de choix à la table des seigneurs du Moyen-Age, mais je n'en ai pas trouvé. Au fond de la boutique, il y avait aussi toutes sortes de coutelas dont certains auraient pu permettre d'embrocher un bœuf. Et comme je contemplais ces objets tranchants depuis un moment, le jeune commerçant finit par le dire: "ça vous intéresse? C'est fou ce que je peux en vendre de ces couteaux. À croire que les clients s'amusent à faire des concours de lancer. Je lui ai répondu: "vous vendez des arcs et des flèches? Je n'en ai plus pour l'instant, la semaine dernière, j'ai été dévalisé. Il y a deux ou trois clubs de tir à l'arc tout près d'ici. Ça doit être très branché de tirer avec un arc façon Robin des bois."
Je suis rentrée à Paris, en me disant que j'étais peut-être sur la bonne voie. L'assassin était sans doute un maniaque d'armes de jet. Il fallait juste que je trouve le magasin où il se fournit. Juste une question de patience.
- Tu ne vas tout de même pas me faire croire qu'il pourrait se fournir dans un magasin parisien. C'est de l'inconscience!
- Et pourquoi pas, s'il paye en liquide, il ne laisse pas de traces.
- Et tu as trouvé des magasins de ce type en plein Paris.
- Oui, au moins trois.
- Lesquels?
- Le premier tu le trouves rue Chanoinesse à deux pas de la cathédrale. Il s'appelle. "Les beaux cadeaux de Quasimodo." Quand on entre, on peut prendre peur parce que le patron est à peu près aussi difforme que le héros tragique de "Notre Dame de Paris", le célèbre roman de Totor.
- C'est qui cet écrivain?
- Côté culture générale, On ne t'a rien appris à l'école des commissaires de police, frérot. Victor Hugo, tu as déjà entendu parler?
- Écoute Sidonie, tu crois vraiment que c'est le moment de parler littérature? Allez dis moi quelles sont les autres supérettes du Moyen Âge que tu es allée visiter.
- J'ai trouvé "Au trésor des templiers" rue du four à quelques encablures de la place Saint Sulpice. L'employé est habillé en croisé pour mettre le client dans l'ambiance.
- C'est tout?
- Non, j' ai trouvé encore un autre commerce rue Boulanger dans le cinquième arrondissement intitulé "Au vieux Lutèce" à deux pas des arènes du même nom. Dans les trois cas, quand tu entres dans la boutique, tu ressens la même impression de capharnaüm mal rangé, rempli d'objets des temps perdus, mais surtout à vocation guerrière. Si j'avais voulu, j'aurais pu me constituer un véritable arsenal d'armes destinées à tuer mon prochain, comme celles que tu as pu voir sur les victimes de ton cher neuvième arrondissement au sujet desquelles tu m'as appelée au secours.
- Tu leur a posé quelques questions à ces honorable commerçants?
- A chaque fois, j'ai utilisé à peu près la même technique. Je leur ai acheté un objet d'époque pour les mettre en confiance. (J'ai gardé les facturettes pour que tu me rembourses.) Je leur ai demandé s'ils avaient une clientèle d'habitués disposés à faire l'acquisition de ces trouvailles si peu en usage dans la vie quotidienne. Aussi extraordinaire que cela puisse te paraître, ils m'ont répondu tous les trois qu'ils avaient comme clients, des amoureux du Moyen Âge qui venaient les voir régulièrement pour acquérir les "merveilles médiévales" les plus étranges y compris des armes. Et parmi ces armes, j'ai trouvé toutes celles qui ont permis de faire passer de vie à trépas, les victimes de ton cher neuvième arrondissement.
- Et que fait-on avec ça? On déboule dans ces magasins pour trouver le nom de ces clients dérangés afin de les interroger?
- Si tu veux faire foirer l'enquête, tu n'as qu'as faire comme ça. Laisse-moi encore un peu de temps. J'ai besoin de questionner tes inspecteurs qui ont fouillé les vêtements et les sacs des pauvres hères que le meurtrier s'acharne à massacrer façon médiévale. J'ai besoin de trouver d'autres traits d'union que l'origine des armes pour comprendre la cause profonde de leur mort violente.

Excuse moi, mais il fait froid et je commence à être fatiguée. Je rentre chez moi pour faire un gros dodo. Salut frérot, toi aussi fais de beaux rêves."

- Après le spectacle peu ragoûtant de ce travelot criblé de flèches, je risque plutôt dde faire des cauchemars. De toute façon, demain, ça va être l'enfer avec la presse et la préfecture. Je vais au moins pouvoir dire au quai des orfèvres qu'on tient une piste, mais qu'à ce stade, je ne peux rien dire. À bientôt Sidonie. Et ne me laisse pas en carafe à nouveau pendant trois jours."

A suivre

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Frédéric Buffin - dans Polar
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