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12 mars 2016 6 12 /03 /mars /2016 07:25
Polar suite: de quelques crimes des temps perdus.

12. Cellule de commissariat ou confessionnal?

Sidonie entre dans la cellule et s'assoit sans dire autre chose qu'un simple bonjour. Après quelques minutes interminables elle sort de son sac qui lui a été laissé un exemplaire du journal "Détective" qui en fait toujours des tonnes sur les affaires de meurtres. L'exemplaire dont elle dispose porte évidemment sur les crimes en série du 9 ème arrondissement.

Non seulement les journalistes multiplient les détails les plus scabreux sur les conditions dans lesquels les victimes sont passées de l'autre côté du miroir, mais ils émettent des hypothèses farfelues sur les coupables potentiels: Un Robin des bois sanguinaire et vengeur se promène dans les rues. Ou bien c'est un Quasimodo qui a fait le coup ou un bien encore un inquisiteur qui s'en prend à des pêcheurs qui se sont égarés de la bonne voie. En dernière page l'hypothèse d'un as des services spéciaux avec permis de tuer est évoquée sans que le moindre commencement de preuve ne soit fourni dans l'article.

Sidonie finit par poser ce torchon sur la mauvaise banquette sur laquelle elle s'est assise, quand sa voisine de cellule lui demande si elle peut lui emprunter la revue, ce qu'elle accepte de faire bien entendu. Au bout de quelques instants, celle-ci commence à sangloter en lisant ce journal qui prêterait plutôt à rire si on en fait une lecture au second degré, ce qui n'est pas le cas de la secrétaire.
- Qu'est ce qui vous arrive, il ne faut pas vous mettre dans cet état. Ce canard raconte en général trois bêtises par paragraphe. Il mélange allègrement le vrai et le faux pour attirer des lecteurs en mal d'horreurs.
- Je sais que dans ce genre de revues, il y a beaucoup de baratin" dit son interlocutrice en séchant ses larmes. Et je n'en lis que quand je vais chez le coiffeur. Je ne voudrais pas donner un sou pour ces princes du bobard. Mais cette fois-ci, cette affaire me touche de si près que ça m'angoisse. Le docteur Requiem, vous n'allez pas le croire, c'est mon ex-amant et les victimes ce sont des ex-patients du centre médical dont je suis la secrétaire. Alors vous comprenez, ça fait un choc quand vous lisez ces tragédies dans une feuille de chou.

- Incroyable," dit Sidonie qui fait faussement l'étonnée. "Vous pouvez me raconter votre histoire? Rassurez vous, vis à vis des condés, je suis muette comme une tombe. Je n'ai pas envie d'avoir des ennuis.

Et Claudine mise en confiance décide de se mettre à table:
"Le jour de la mort du docteur, j'étais en RTT. J'étais tellement furieuse contre lui que j'en ai profité pour visiter son appartement dont j'avais conservé un double des clés malgré notre rupture. Mon intention, c'était d'y mettre le bazar histoire de lui montrer que me jeter comme un mouchoir en papier après cinq ans de liaison, ça devait se payer au prix fort. De surcroît, je voulais retirer de ses affaires toutes les traces de ma présence passée à ses côtés telles que des photos où nous étions ensemble, des petits cadeaux que je lui avais offerts pour son anniversaires et quelques affaires de toilette dont je n'aurais plus jamais l'usage qui étaient restées dans sa salle de bains.

C'est en fouillant dans son bureau que j'ai découvert par hasard l'horrible pot aux roses. Il y avait un classeur, où figuraient la copie des fiches médicales des victimes que Détective relate avec tant de délices: le dealer drogué dont la carotide a été tranchée par un carreau d'arbalète, la fumeuse compulsive tuée d'un coup de hache, le clochard massacré d'un coup de massue, la prostituée dont la tempe a été percée d'une pierre de fronde, l'alcoolique fêtard le coeur percé d'une lance, le transsexuel lardé de flèches.
Je les ai reconnues tout de suite ces fiches, parce que c'est moi qui les constitue et j'y appose en général à sa demande, quelques mentions manuscrites qu'il ne vaut mieux pas mettre dans un fichier informatique.

- De quel genre?
- C'est le docteur Requiem qui m'avait ordonné de mettre la mention "patient à revoir vite" quand il jugeait que l'état de santé de celui-ci se dégradait. Quand il me dictait "patient à revoir très vite," c'est qu'en général, il n'en avait plus pour très longtemps à vivre. C'était une façon polie d'écrire que le malade était incurable. Écrire cette mention dans un fichier au sujet d'un malade, ce n'est guère envisageable.

- C'était un grand optimiste.

- Non, il était simplement lucide. Les clients habituels du centre sont malheureusement en mauvais état de santé.

- Ce qui m'a horrifiée, c'est que sur les cinq fiches, la mention "à revoir très vite" était inscrite. Ceci signifie que les victimes ont été choisies parce qu'elles allaient bientôt mourir.

- Et les armes employées?

- J'ai évidemment fait tout de suite le rapprochement avec les armes blanches que nous utilisions pour nous entraîner aux concours du club de Senlis. Je n'étais pas mauvaise dans ce type d'exercice. J'ai même gagné plusieurs trophées. Mais le doc, il était redoutable et remportait victoire sur victoire. Il faut dire qu'il n'avait pas grand mérite. Avant d'être medecin militaire, il avait été officier dans les commandos de marine. C'est le genre d'unité militaire où on apprend à tuer ses adversaires avec les engins les plus silencieux possibles pour éviter de se faire repérer. Et les armes de jet font partie par excellence de la panoplie des outils de mort sans bruit. Avec la collection de sa résidence secondaire où il accumulait des armes du Moyen-Age et où nous passions de nombreux week-ends, il avait l'embarras du choix."

-"C'est où cette maison?" lui demande Sidonie comme si elle n'était pas parfaitement déjà au courant.

- A quelques centaines de mètres de Pierrefonds, vous savez c'est cette bourgade où il y a un beau chateau-fort. Vous savez au sud de Compiègne.
- "Ah oui," répond-elle " comme si elle ne connaissait pas l'endroit, "et après cette découverte macabre, vous avez décidé de le voir sans délai au centre de santé.

- Évidemment, même si ce n'est pas drôle de rencontrer tous les jours des malades dont certains sont des quasi épaves, de là à les tuer pour leur éviter l'agonie, il y avait une marge à ne pas franchir. Il fallait bien que je questionne mon ex-amant pour qu'il me confirme qu'il était bien le coupable de ces crimes horribles. Je voulais savoir si j'avais fréquenté un monstre sans le savoir, pendant toutes ces années.

-Mais vous risquiez d'être remarquée dans le centre de santé en vous y rendant en pleine journée?

- Il y a une porte à l'arrière et un escalier annexe qui mène au premier étage. Je suis la seule en dehors du personnel de ménage du centre à disposer d'une clé. J'ai donc pu entrer dans le cabinet du docteur en fin de matinée sans être remarquée par quiconque. Il attendait un patient qui n'était pas encore arrivé. J'ai donc pu lui parler. Quand il a vu le classeur qu'il cachait chez lui, il est devenu blanc comme un linge et s'est écrasé sur son fauteuil. Blême d'émotion, je lui ai dit qu'il n'était pas dans la vocation d'un médecin de tuer ses congénères, ce qui était contraire au serment d'Hippocrate. Il m'a simplement répondu que sa carrière avait été marquée par une longue cohabitation avec la mort et que peu à peu, lui était venue une profonde détestation de soigner la lie de l'humanité.

C'est ainsi que lui était venu l'idée d'abréger les souffrances de quelques patients du centre en fin de vie. Les armes des temps perdus, c'était pour le "fun" et le théâtre pour animer la vie du quartier en quelque sorte. Une telle désinvolture et un tel aveu passaient l'entendement. Mais j'étais tellement stupéfaite que j'ai été incapable de crier "à l'assassin.

-C'est tout ce qu'il vous a dit," reprend Sidonie.

- "Non. Il m'a simplement demandé de lui rendre son classeur qui ne m'appartenait pas en me traitant de sale petite voleuse.

- J'ai reculé en lui disant que j'allais le dénoncer à la police afin qu'il soit mis hors d'état de nuire. Et quand, il a fait mine de se lever, je suis partie précipitamment toujours par la porte de derrière.

- Et ce classeur, vous en avez fait quoi?

- J'ai été le mettre au coffre de ma banque. J'en ai fait ouvrir un depuis le décès de ma grand-mère qui m'a laissé des bijoux en or que je ne tiens pas à garder dans mon appartement à cause des voleurs. J'ai déjà été cambriolée. Une fois qu'une telle cata vous arrive, vous devenez prudente.

-Et pourquoi n'avez vous pas porté ce document à la police?
-J'avais peur qu'on m'accuse d'être à l'origine de ces meurtres. Après tout moi aussi, je sais tirer à l'arc et à l'arbalète. Je sais même tirer à la fronde. Alors je suis allée à la banque et je me suis enfuie jusqu'à Saint Louis d'Antin où je me suis réfugiée. C'est là que les flics m'ont débusquée. J'étais morte de trouille et j'ai paniqué. Je me suis débattue et je me retrouve comme vous au bloc.

- Et pourquoi avoir pris la fuite. Personne ne vous soupçonne à cette heure?

- C'est assez simple à comprendre. Je pars du centre de santé. Le docteur Requiem est encore bien vivant et quelques heures après, j'apprends qu'il est mort et que la police balance entre un suicide ou un meurtre. Vous savez, les nouvelles vont vite dans le quartier. Comment voulez vous qu'un inspecteur un peu fouinard ne fasse pas un lien entre lui et moi. Et puis cette garce de Josie la nouvelle toubib, est tout à fait capable de raconter qu'elle m'a remplacée dans son coeur et dans son...lit, et que j'ai voulu me venger en lui faisant endosser ces meurtres et pour finir en le tuant."

- Vous craignez de payer à la place du docteur, mais il suffit de vous trouver des alibis pour vous disculper.

- Je n'en ai pas. Une fois rentrée chez moi, je m'enferme et je regarde la télé. Tous ces crimes se sont produits la nuit sauf celui du docteur Requiem si c'en est un. Et comme dans le couloir après notre dernier entretien, j'ai croisé un grand escogriffe qui se rendait dans son cabinet, si la police retrouve ce témoin, j'ai tout pour faire une coupable idéale.

- Évidemment" dit Sidonie, "ça ne s'annonce pas très bien pour vous. Mais le plus simple, ce serait de raconter votre vérité à l'inspecteur quand vous serez interrogée. "

-Vous croyez?

- Absolument. Racontez tout à votre avocat commis d'office qui doit vous assister. Dites lui comment ouvrir le coffre de la banque pour qu'il récupère le classeur, ça montrera votre volonté de coopérer avec la police et la justice. Quant à la mort du docteur, vous n'avez rien à craindre puisque vous dites que vous n'y êtes pour rien. D'ailleurs, je vous ferai remarquer que depuis son décès, il n'y a plus de crime.

- Il m'est toujours arrivé des tuiles dans la vie, alors je ne suis pas très optimiste. Je suis bonne pour la tôle. Maisje dois vous l'avouer, ça fait des années qu'une personne comme vous ne m'a pas écoutée avec tant de gentillesse. Vous appelez comment?
- Sidonie, pour vous servir..."

Tout à coup, la secrétaire et Sidonie entendent du bruit. La porte s'ouvre. On vient chercher Claudine pour l'interrogatoire. L'inspectrice et l'avocate commise d'office sont arrivés. Dans la foulée, la soeur du commissaire sort de la cage de verre, satisfaite de la confession qu'elle vient d'entendre.

La seule différence avec un prètre, c'est qu'elle n'est pas tenue par le secret du confesseur, d'autant plus que les révélations qu'elle se prépare à transmettre à gros Bill son cher frère et commissaire, vont dans l'intérêt de la malheureuse avec laquelle, elle vient de passer plusieurs heures.

Mais comme il n'a pas voulu la faire participer à un interrogatoire officiel avec la suspecte, elle décide de le faire attendre. Elle se refuse à donner sur le champ à son frère la moindre information sur ce qu'elle a pu glaner sur l'affaire dans la cellule. "Attends cet après-midi frérot , j'ai quelques courses à faire. Et puis tu as sous la main Agathe. Ton inspectrice va certainement lui tirer les vers du nez sans difficulté après ce qu'elle m' a raconté. Tu verras, c'est très instructif."

- Tu es vraiment infernale Sidonie. Si tu n'étais pas ma soeur, je te bouclerais pour dissimulation de preuve.

-Fais ton job, Bill" lui répond elle, "je crois que dans ta vitrine magique j'ai fait largement le mien. Et elle quitte le commissariat satisfaite du devoir accompli, à défaut d'avoir révélé au commissaire tous les fondamentaux de l'affaire. Il lui manque en effet un élément du puzzle. Le docteur Requiem a-t-il été tué ou s'est-il suicidé?























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Frédéric Buffin - dans Polar
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