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5 mars 2016 6 05 /03 /mars /2016 10:40
Polar suite: de quelques crimes des temps perdus.

5) Vent de fronde.


Dîna n'était pas mécontente de sa soirée. Le long de l'avenue Trudaine qui était devenu son domaine, cette jeune et jolie péripatéticienne avait trouvé plus de clients que d'habitude et son portefeuille était bien rempli. C'est qu'en ces temps d'invasion migratoire, la concurrence était rude. Non seulement il lui fallait vendre ses charmes en concurrençant les redoutables filles de l'est, mais il fallait maintenant faire face aux filles du Proche-Orient débarquées par bateaux entiers de la Méditerranée. Sans papier, ni ressources, il fallait bien que ces pauvres filles trouvent des subsides en pratiquant le plus vieux métier du monde. En ces temps de mondialisation malheureuse, Dîna peinait à trouver des clients nouveaux en dehors des habitués qui l'appréciaient. Elle était chère mais ses prestations étaient de qualité. Et le petit hôtel de passe qu'elle avait trouvé pour ses rendez vous galants dans une rue adjacente et peu passante, n'était pas désagréable. De plus la patronne était aimable ce qui ne gâtait rien.

Ce soir là, Dîna rentrait chez elle dans le studio coquet qu'elle avait trouvé au bas de la rue de Clichy depuis quelques mois, satisfaite de sa soirée plus lucrative que d'habitude, quand elle sentit que quelqu'un l'a suivait. Inquiète, elle accéléra le pas, mais peine perdue, elle entendait toujours les pas de l'inconnu qui marchait derrière elle. Craignant pour sa recette, elle sortit de son sac sa bombe lacrymogène qu'elle avait déjà utilisé à deux reprises pour faire fuir ses agresseurs, mais elle n'eut même pas le temps de se retourner. Elle entendit un sifflement puis ressentit un violent choc à la tempe avant de s'effondrer sans connaissance sur le trottoir.

Un passant la trouva inanimée quelques minutes plus tard et alerta la police. Dépêché sur place, l'inspecteur de police, ne put que constater le décès de l'honorable travailleuse du sexe. Mais trois éléments lui firent comprendre que la victime n'avait pas succombé à un simple malaise: la pointe d'un silex tranchant était enfoncée dans la tampe droite, ce qui n'avait laissé aucune chance à la malheureuse. Une fronde de chanvre avait été laissée sur sa victime et quatre autres cailloux bien aiguisés avaient été déposés sur sa gorge dénudée, comme si l'auteur de ce crime avait voulu montrer l'origine médiévale de l'arme utilisée. Une vraie signature d'artiste en quelque sorte.

L'inspecteur au courant des meurtres précédents crut bon de réveiller Bill en pleine nuit. Celui-ci déboula dare-dare sur les lieux. En voyant le spectacle, le commissaire déconfit se dit: "c'est quand-même extravagant; maintenant, le meurtrier s'attaque à une prostituée bien connue du quartier sans même lui prendre sa recette de la nuit. Bref, il ne s'intéresse même pas au fric et la piste crapuleuse ne peut même pas être retenue. Dans notre malheur, nous avons de la chance. Si le malade qui a fait ça s'intéressait à l'Ancien Testament, nous aurions retrouvé la victime sans sa tête, pour refaire le coup de David et Goliath. En tout cas, à la préf, ils vont vraiment commencer à s'énerver de voir que l'enquête n'avance pas et que la série continue. Et Sidonie qui ne donne pas signe de vie. Que peut-elle bien faire, bon sang?"

Toute la journée, Bill tenta d'appeler sa soeur entre deux échanges téléphoniques avec ses supérieurs, les journalistes en quête d'informations nouvelles et les simples quidams tout heureux de transmettre un scoop plus ou moins fumeux pour faire avancer l'enquête. Et plus notre brave commissaire tentait de la faire progresser, plus il sentait qu'un épais brouillard lui faisait écran pour l'empêcher de trouver le ou les coupables errant en toute impunité dans les rues de son neuvième arrondissement qu'il connaissait pourtant comme sa poche.

Vers vingt trois heures Sidonie finit par l'appeler alors que Bill était encore au commissariat. Il se prépare à lui souffler dans les bronches. Mais celle-ci autoritaire, le coupe net dans son élan: Je viens te voir dans ta tôle. À tous les coups, ta ligne est sur écoute et pour l'instant, il vaut mieux être discret. J'ai des choses intéressantes à te dire. "

Trois quart d'heures après, elle arrive en voiture qu'elle gare sans vergogne sur une place de parking où il est indiqué "réservé police". L'agent de garde tente de protester mais il ne résiste pas au ton comminatoire de Sidonie qui lui enjoint d'ouvrir la porte pour aller rejoindre son frère. Toujours aussi autoritaire, elle entre dans son bureau sans même frapper et se contente de lui dire: "bonjour frérot dis-donc dans le quartier ca brûle comme un bûcher de l'Inquisition!"

Habitué aux débordements de sa soeur, Bill ne se laisse pas démonter: "Ah te voilà enfin Sidonie, Mais bon sang, ça fait trois jours que je n'ai aucune nouvelle de toi. Tu disparais sans me laisser de nouvelle et jour après jour, le quai des orfevres de fait plus pressant. Avec le meurtre de la nuit précédente, ils m'ont même menacé de me retirer l'affaire sur ordre du ministre de l'intérieur si je ne leur donne pas le début du commencement d'une piste. Il faut dire que l'article du Monde cet après-midi et la Une du 20 heures ce soir à TF1 sur le tueur fou du Moyen- Âge ont eu un succès fou. L'opinion publique est à cran et ça souffle fort au quai des orfèvres. Je vais être balayé comme un fétu de paille malgré mon poids si ça continue sur l'air de mais que fait la police."

- Tout doux frérot, j'enquête et ça prend forcément du temps. Et puis tu devrais être content. L'auteur de ces crimes signe de mieux en mieux ses performances et demeure dans le stricte cadre du XIII ème ou du XIV ème siècle. Ça me permet d'orienter mes recherches vers les maniaques de l'épique chère à Violet le duc.
-Tu ne voudrais pas en plus qu'il utilise une arme exotique comme une sagaie de la savane africaine, une sarbacane d'Amazonie avec des fléchettes au curare ou une machette du Mato- Grosso, pendant que tu y es?
- J'en suis sûr foi de Sidonie, le ou les auteurs de ces crimes, je ne sais pas encore, ont vraiment un trip pour le Moyen-Âge.
- Et qu'est ce qui te fais dire ça?
- J'ai mis trois jours à chercher l'origine probable des armes qui ont permis de tuer ses victimes et je crois que j'ai trouvé.
- Raconte Sidonie. Je n'aime pas qu'on me fasse languir.
- "On" prénom malhonnête frérot, mais comme je suis gentille, je vais satisfaire ta curiosité: regarde sur internet à la rubrique boutique médiévale et tu verras que si tu veux trouver des armes blanches sans permis, tu as largement de quoi faire passer ta soeur qui t'énerve tant, dans l'autre monde. Aucun problème pour trouver des arcs et des flèches, des coutelas de toute dimension, des dagues bien effilées de tous types, des épées de toutes catégories etc. Et en vente libre sauf aux mineurs (tout de même). En plus objectivement si tu veux tuer ton prochain à coup de cimeterre, ce n'est pas très cher.
-Tu ne vas tout de même pas me faire croire que le meurtrier a commandé ses armes sur internet. Si c'était le cas, ce serait un jeu d'enfant de retrouver celui qui a commandé ce genre de jouets avec le numéro de carte bleue.
-Tu me prends vraiment pour une dinde, frérot. Je ne vais pas demander à un de tes inspecteurs de perdre une semaine à scruter des listings de factures pour trouver un hypothétique suspect. C'est pourquoi j'ai perdu du temps à chercher d'autres sources d'approvisionnement.
-Lesquelles?

La conversation est interrompue par un appel téléphonique: Bill devient blanc comme un linge et raccroche lentement.

-"Qu'est-ce qui t'arrive Frérots, tu es malade?
-On vient de retrouver un transsexuel transformé en martyr de Saint Sébastien percé de flèches derrière l'église de la Sainte Trinité.
-Ça commence à faire beaucoup.
-Je pars tout de suite sur les lieux. Ça va être l'émeute place Beauvau et je vais passer un sale quart d'heure.
-Je vais avec toi, ça me permettra de te dire la suite de mes recherches. Objectivement, je crois que je suis sur la bonne piste.
-Réfléchis vite. Il faut arrêter le massacre."

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Frédéric Buffin - dans Polar
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