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20 avril 2017 4 20 /04 /avril /2017 06:19

A la veille de l'élection présidentielle, l'accueil de l'étranger constitue un impératif catégorique.

Masquée par les affaires, le thème de l'immigration est demeuré sous le boisseau, malgré les efforts de certaine pendant la campagne electorale. L'arrivée sur le territoire français de dizaines de milliers d'étrangers par an qui souhaitent bénéficier du regroupement familial ou du droit d'asile dont la plupart ne parviennent pas à l'obtenir, n'en demeure pas moins une préoccupation majeure pour nombre d'électeurs.

Pour qui se plonge dans le passé tant par goût que curiosité,  cette préoccupation ne date pas d'hier. 

En 1978 Jean Delumeau historien célèbre de l'université française fit paraître un ouvrage remarquable intitulé  "La peur en Occident," consacré  aux terreurs vécues par nos ancêtres du XVIème au XVIIIème.
L'introduction de ce livre magistral évoque à titre d'exemple les mesures de sécurité utilisées par la ville d'Augsbourg la plus riche des villes d'Allemagne de l'epoque, pour se protéger contre les risques d'intrusion  des populations étrangères à la cité et notamment des "mahométans."  

Ces deux premières pages révèlent de façon lumineuse que la peur des habitants d’Augsbourg à la fin du XVIème siècle et la nôtre devant ce que certains, mal intentionnés, appellent « l’invasion des étrangers » sur le territoire national à cent lieues d’une mondialisation heureuse, est fondamentalement la même :

[Au XVI ème siècle, on n'entre pas facilement de nuit à Augsbourg. Montaigne, qui visite la ville en 1580, s'émerveille devant la "fausse porte" qui grâce à deux gardiens, filtre les voyageurs arrivant après le coucher du soleil. Ceux-ci se heurtent d'abord à une poterne de fer que le premier gardien, dont la chambre est située à plus de cent pas de là, ouvre de son logis grâce à une  chaîne de fer, laquelle par un " fort long chemin et force détours" tire une pièce elle aussi en fer. Cet obstacle passé, la porte se referme soudain. Le visiteur franchit ensuite un pont couvert, situé au-dessus d'un fossé de la ville, et il arrive sur une petite place où il décline son identité et il indique l'adresse où il logera à Augsbourg. Le gardien, d'un coup de clochette, avertit alors un compagnon qui actionne un ressort situé dans une galerie proche de sa  chambre. Ce ressort ouvre d'abord une barrière - toujours de fer - puis, par le truchement d'une grande roue, commande le pont levis " sans que tous ces mouvemans on en puisse rien apercevoir: car ils se conduisent par les pois du mur et des portes et soudain tout cela se referme dans un grand tintamarre."

Au delà du pont-levis s'ouvre une grande porte, " fort espesse qui est de bois et renforcée de plusieurs lames de fer." L'étranger accède par elle à une salle où il se trouve enfermé seul et sans lumière. Mais une autre porte semblable à la précédente lui permet d'entrer dans une seconde salle où, cette fois, "il y a de la lumière" et où il découvre un vase de bronze qui pend par une chaîne. Il y dépose l'argent de son passage. Le (2ème portier) tire la chaine, récupère le vase, vérifie la somme déposée par le visiteur. Si elle n’est pas conforme au tarif fixé, il le laissera « trenper jusqu’au lendemein ». Mais s’il est satisfait, « il lui ouvre de mesme façon encore une grosse porte pareille aux autres, qui se clôt soudein qu’il est passé et le voilà dans la ville ». Détail important qui complète ce dispositif à la fois lourd et ingénieux : sous les salles et les portes est aménagée « une grande cave à loger cinq cents hommes d’armes avec leurs chevaux pour parer à toute éventualité ». Le cas échéant, on les envoie à la guerre « sous le seu du commun de la ville ».

 Précautions singulièrement révélatrices d’un climat d’insécurité : quatre grosses portes successives, un pont sur un fossé, un pont levis et une barrière de fer ne paraissent pas de trop pour protéger contre toute surprise une ville de soixante mille habitants, qui est à l’époque la plus peuplée et la plus riche d’Allemagne. Dans un pays en proie aux querelles religieuses et tandis que le Turc rôde aux frontières de l’Empire, tout étranger est suspect, surtout la nuit. En même temps, on se défie du « commun » dont les « émotions sont imprévisibles et dangereuses ». Aussi s’arrange-t-on pour qu’ils ne s’aperçoivent pas de l’absence des soldats d’habitude stationnés sous le dispositif compliqué de la « fausse porte ». A l’intérieur de celle-ci on a mis en œuvre les derniers perfectionnements de la métallurgie allemande du temps. Grâce à quoi une cité singulièrement convoitée parvient sinon à rejeter complètement la peur hors de ses murs, du moins à l’affaiblir suffisamment pour qu’elle puisse vivre avec.

 Les savants mécanismes qui protégeaient jadis les habitants d’Augsbourg ont valeur de symbole. Car non seulement les individus pris isolément mais aussi les collectivités et les civilisations elles-mêmes sont engagées dans un dialogue permanent avec la peur. ]
 
Il n’y a plus aujourd’hui de porte de fer pour barrer l’accès des villes aux plus pauvres venus d’ailleurs. Il n’y a plus non plus assez de douaniers au sein de l’union européenne pour empêcher la venue des migrants chassés de chez eux par la misère engendrée par la corruption de leurs dirigeants et surtout par les guerres civiles. Et les garde-côtes ne rejettent pas à la mer les centaines de boat-people embarqués par des passeurs clandestins dans des rafiots d'infortune et de malheur, qui semaine après semaine débarquent du côté de la Grèce ou du sud de l'Italie. 
 
Mais nous avons inventé toute une série de barrières administratives en forme de barbelés de papier pour empêcher la venue et surtout retarder l'intégration de celui qui vient d'ailleurs et qui parvient malgré tout à déposer son baluchon sur notre beau pays de France.

Avec l'explosion de la menace terroriste sur fond de fondamentalisme islamique, peu de personnes osent clamer comme par le passé que "l'immigration est une chance pour la France." C'est pourquoi, les taux d'acceptation des demandeurs de droit d'asile  sont toujours aussi faibles et les délais de traitement toujours aussi longs. 

Nous n'expulsons pas grand monde, mais nous nous accommodons de voir des milliers de sans- papier privés de sauf-conduit administratif, prendre contact avec notre réalité nationale, dans l'illégalité du travail au noir et des trafics les plus inavouables pour s'assurer un revenu minimum. 
La dictature" d'une opinion publique effrayée par "la menace de l'étranger" source de violence potentielle, retarde la mise en oeuvre de politiques d'intégration qu'il faudrait développer sans compter, ne serait-ce que pour des raisons sécuritaires.

Certes, il est facile de procéder à une telle déclaration quand on ne vit pas soi-même dans un quartier où se concentrent les populations immigrées de date plus ou moins fraîches, de même qu'Il est aisé d'être favorable à l'école publique pour tous quand on a su ou pu mettre ses enfants dans un grand lycée parisien, où les enfants d'immigrés ne sont pas nombreux.
Mais soyons réalistes, à moins de disposer d'un coeur de pierre, nous ne renverrons pas les étrangers qui a tort ou à raison, viennent goûter chez nous du "luxe européen." Alors, autant mettre de gros moyens notamment dans l'enseignement de notre langue  pour les accueillir décemment, sans craindre de renoncer à notre culture et à nos valeurs. 
Or, l'accueil de l'étranger en fait partie. Le pape François n'en déplaise aux bouffeurs de curés nous le rappelle fréquemment: "j'étais un étranger et tu m'as accueilli", devrait être un objectif collectif au nom de la fraternité la plus élémentaire.

Frédéric Buffin.

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