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8 juin 2017 4 08 /06 /juin /2017 20:29

Toujours du bon côté du manche. En politique, ce n'est pas la girouette qui tourne c'est le vent. A la sécu, c'est pareil.

1) Il y a des figures historiques qui ont su traverser les époques parfois bien difficiles avec bonheur en s'accommodant avec tous les pouvoirs quels qu'il soient grâce à leurs compétences, leur habileté et leur entregent . Le modèle des modèles de ce type de figure en l'occurrence, c'est Talleyrand.

- Après avoir servi l'Église sous l'Ancien Régime  en qualité d'agent général du clergé, acharné à défendre les caisses de celui-ci contre les appétits du roi puis nommé évêque d'Autun, il se rallie au Tiers État. Ilnfut un des plus fervents défenseurs de la constitution civile du clergé en 1791 qui nationalisait les biens de l'Eglise, ce qui acheva de déclencher les hostilités entre les partisans et les adversaires de la monarchie.

- Défroqué, après avoir su traverser sans trop de malheurs personnels la période révolution aire en embrassant la carrière diplomatique à Londres, il mit ses compétences au service du Consul puis de l'Empereur. Et bien que ce dernier considerât que ce personnage aussi souple qu'une anguille, "c'était de la m... dans un bas de soie," il en fit le premier de ses diplomates, jusqu' à la chute finale.

- La défaite de Waterloo aurait du consacrer sa retraite ou son exil. Mais au contraire, elle consacra son avènement. Nommé président du gouvernement provisoire, puis ministre de la première Restauration, il fut en effet son éminent négociateur au congrès de Vienne, ce qui permit à la France de faire mieux que de sauver ce qui pouvait l'être devant les yeux médusés de Metternich pourtant au sommet de sa gloire.

- Il traversa la période sans trop d'encombres et fit valoir encore ses qualités de diplomate lorsque le règne de Louis Philippe se mit en place en 1830. Il quitte la scène en 1834 après avoir fait beaucoup pour rapprocher le Royaume-Uni et la France.

Certains mauvais esprits prétendirent qu'à sa mort en 1838, il aurait fait valoir devant Saint-Pierre, patron du paradis, ses qualités exceptionnelles de négociateur, pour devenir l'éminence grise du Très Haut lui- même. Quelle carrière dans cette période tourmentée de la fin du XVIII ème siècle du premiers tiers du XIXéme!

2) Plus près de nous, Un autre personnage (plus sympathique) a su traverser avec bonheur les épreuves de la la IV ème et de la Vème République. Il s'agit d'Edgar Faure. On ne compte plus les casquettes ministérielles qu'il a su porter:

- Brillant avocat, grande figure du parti radical, il est nommé deux fois président du Conseil en 1952 et plusieurs fois ministre des finances dans les années qui suivent. (Ce qui lui permet au passage d'accorder des avantages fiscaux à certaines professions du Jura, comme les fabricants de pipes) dans une IVème république dominée par l'instabilité ministérielle.

L'avènement du gaullisme et de la Vème ème République aurait pu mettre fin à sa carrière politique. Il n'en fut rien.

Malgré son opposition à la question posée en 1962 sur l'élection du Président de la République au suffrage universel, il soutient le Général  lors de la présidentielle de 1965 et devient ministre de l'Agriculture en 1966 puis ministre de l'Éducation nationale après la crise de 1968. (Pour l'anecdote, il m'a reçu en 1969 avec une délégation de lycéens du lycée Michelet à Vanves. Sur le bureau de son grand bureau rue de Bellechasse, Se trouvait  une pile de papier sur laquelle, il y avait ...un pavé. En bon comédien, il nous avait dit d'une voix un peu lasse qu'il lui fallait reconstruire une maison détruite. L'animal politique transpirait derrière chacun de ses mots.)

Il fut nommé ministre des affaires sociales en 1972 ce qui lui permettra de régler le conflit de la CAF de la Région parisienne qui privait de prestations familiales des centaines de milliers de familles en Ile de France et de faire progresser le dialogue social.

Il devient président de l'Assemblée nationale en 1973 . Il est réélu député en 1978, sans pouvoir être nommé au perchoir dévolu à Chaban Delmas. Il est élu sénateur en 1980 et soutient sans succès Giscard en 1981 et Chirac en 1988, avec le regret de ne pas avoir pu se présenter à l’élection présidentielle.

Décédé cette même année, il aura alterné toute sa carrière des séjours intermittents au parti radical, à l'UNR, puis au RPR pour atterrir parfois sur le banc des non inscrits.

Affable, il fut dans la durée, un des plus grands hommes de pouvoir de la IV ème et de la Véme république. Interrogé sur son aptitude à prendre le train du Pouvoir en place, il fut l'auteur de cette fameuse formule: "ce n'est pas la girouette qui tourne, c'est le vent." L'homme à la pipe avait su se rendre  indispensable toute sa vie politique, par sa capacité à trouver des consensus dans une période où les tensions de la vie sociale et politique étaient au plus haut.

3) A la sécu, dans la catégorie des hommes de l'ombre et des conseillers des princes, un personnage encore  jeune, a su tirer son épingle du jeu depuis le début des années 2000 jusqu'à aujourd'hui, en devenant l'un des acteurs majeurs administratifs du social en se jouant des aléas politiques. Il est peu connu du grand public, mais il est incontournable dans le petit monde de la Sécu. A peine plus âgé qu’ « el presidente » il s’appelle Thomas Fatôme.

-Après des débuts à l'IGAS en 2000, il se lance comme beaucoup de ses condisciples de l'ENA dans l'aventure des cabinets ministériels des ministres sociaux, tels que MM Mattei, Douste-Blazy et Xavier Bertrand. En charge des comptes sociaux et de la réforme de l’assurance maladie, de 2003 à 2005, il s'est beaucoup mobilisé sur les participations forfaitaires et les franchises médicales à laquelle le bon peuple ne comprend rien, mais qui permet à l'assurance maladie de diminuer ses pertes. Il n’y a pas lieu de le féliciter sur la complexité du dispositif. Mais ça rapporte, alors chut !

Il complète sa formation sur le fonctionnement pratique de la branche maladie, en devenant le dircab du directeur de la CNAMTS de 2006 à 2008 puis il se relance dans l'activité de cabinet ministériel auprès de Mr Wauquiez au titre de l'emploi et de Madame Lagarde au titre de l'économie.

Il fait un séjour à la D.S.S. en qualité d'adjoint au directeur de la Sécurité Sociale, avant d’être nommé Conseiller chargé de la santé, de la dépendance et des politiques sociales à la Présidence de la République de 2010 à 2012. C’est la consécration !

Ce poste est un marche-pied puisqu’il est nommé directeur de la Sécu avant les élections présidentielles de 2012. Avec l'arrivée au pouvoir de la gauche, en 2012, sa position d'ancien conseiller social du précédent locataire du chateau, aurait pu le mettre en difficulté vis à vis de la nouvelle ministre des affaires sociales.

Que nenni, (contrairement à Jean Marmot dont l’échine manquait de souplesse) qui perdit son poste deux ans après la victoire de la gauche de 1981, celle-ci l'a maintenu à son poste pendant tout le quinquennat.

On peut penser que son appartenance à l'IGAS comme le conseiller social de Francois Hollande,  Michel Yahiel, lui aura permis de parler le même langage et qu’ils se sont compris. Entre gens du même monde, c’est plus facile de se parler.

Après tout, l'essentiel de la réforme des retraites de 2010 fut repris dans la loi de 2014 enrichie du compte pénibilité. Attelé aux chantiers techniques de la direction de la sécurité sociale tels que le répertoire national commun de protection sociale, le répertoire général des carrières uniques et la déclaration sociale nominative, il a plutôt bien travaillé en qualité de super chef de projet informatique. Il a continué à "serrer le quiqui" aux organismes de sécurité sociale par le biais des conventions d'objectif et de gestion tout en exigeant d'eux une amélioration de la qualité de service.

Et si les déficits sociaux ont perduré avec une dernière année presque à l’équilibre, et que l'affaire du RSI continue d'empoisonner le monde des indépendants, ces sujets délicats n’auront pas été mis à son comput.

Hélas, la Sécu n'est pas devenue plus simple sous son règne et le code a continué à prendre 20 pages par an au rythme des lois de Financement. Mais s’il est bien une cause perdue, c’est celle de la simplification dans le domaine social. C’est ainsi.

Pour couronner le tout, Thomas Fatôme vient de rejoindre le premier ministre Édouard Philippe en qualité de directeur adjoint de cabinet charge des questions sociales juste après la victoire du président Macron en mai 2017. Bien entendu, ils ne se sont jamais parlé avant les échéances présidentielles !

Âgé aujourd'hui de 42 ans, ce haut fonctionnaire (qui au moins n'a pas décidé de pantoufler, du moins pas encore,) aura connu quatre présidents de la république sans qu’à aucun moment, il ne fasse l'objet d'une disgrâce pour cause de changement d'attelage du char de l’Etat ( qui chacun sait navigue sur un volcan.) L’Icare du social ne s’est pas encore brûlé les ailes en s’approchant trop près du soleil.

4) Comment expliquer cette indifférence apparente de la carrière de Thomas Fatôme aux alternances politiques ?

Face aux monstres froids de la politique, les hauts fonctionnaires sont pourtant légion au royaume des ambitions perdues. Il semble que ce ne soit pas son cas et du point de vue de Frédo la Sécu, il y a plusieurs raisons objectives qui permettent de comprendre cette longévité :

-Il fait partie de la génération des quarantenaires qui sont en passe de prendre le pouvoir en écartant la génération des soixante-huitards en passe d’être retraités. Enfin ! Le monopole de l'intelligence ne pouvait leur être dévolu éternellement.

-Il est membre de l’inspection générale des affaires sociales qui est certes moins connue que l’Inspection générale des finances, mais qui année après année, constitue un vivier incontournable de cadres supérieurs dans le monde du social.

- La vision du social du nouveau Président de la République, très attaché à la restauration de l’autorité de l’Etat dans les fonctions régaliennes, est marquée par une volonté manifeste de renforcer l’étatisation du social initiée par ses prédécesseurs. La sécu gérée par les partenaires sociaux selon les saints principes de 1945, c’est fini.

- La sécu, enfin, c’est un ensemble de principes et de valeurs assez faciles à faire partager sur les bases de la Solidarité nationale, mais c’est :

  • Une organisation illisible et complexe, avec des régimes différents, des caisses nationales et des organismes locaux aux rapports parfois incompréhensibles.
  • Un ensemble de financements divers et variés fait de cotisations de de taxes affectées et surtout des circuits complexes inconnus du grand public qui ont le mérite d’éviter les incidents de trésorerie.
  • Des prestations de toutes sortes qu’elles soient contributives ou non contributives en matière de santé,  d’aide aux familles, d’aide sociale industrialisée comme le RSA et de retraite. (Et peut-être bientôt les allocations chômage)
  • Des systèmes informatiques toujours plus sophistiqués pour faire tourner les boutiques.
  • Un ensemble de règles comptables indispensable au bon fonctionnement des règles du droit social
  • Un ensemble invraisemblable d’acteurs concernés par la Sécu, (syndicats , patronat, professions de santé, mutuelles, industriels de la pharmacie, agriculteurs indépendants, fonctionnaires, cheminots gaziers , électriciens, retraités, associations familiales, personnels des organismes sociaux….

 

Or, face à cette sécu impénétrable, le roi fraichement élu, est nu et ce d’autant plus que son programme ne cite pas une fois comme celui de son prédécesseur le nom de la sécurité sociale à laquelle sont pourtant attachés la plupart des Français à l’exception de quelques rares ultralibéraux.

Tout Pouvoir dans ces conditions, a besoin de « sachants » quelles que soient ses intentions en matière de réforme sociale.

Or des sachants dans le domaine de la Sécu qui savent préparer des lois qui passent le cap du Conseil constitutionnel, négocier avec les acteurs sociaux sans qu’ils ne se révoltent, faire tourner la machinerie technique et financière de la sécu, il n’y en a pas tant que ça. Et puis un haut fonctionnaire qui patauge dans le social depuis quinze ans ne peut pas être tout à fait mauvais.

Bref, Thomas Fatôme, c’est le bon choix de la compétence. Pour la qualité sociale des projets, on appréciera au cas par cas. La République en marche, c'est la France dirigée par ses fonctionnaires. Si c'est ce que souhaitent les electeurs, il faut s'incliner.

Frédéric Buffin qui ne s’est pas toujours très bien entendu avec Thomas Fatôme quand il était encore en activité, mais qui reconnaît son savoir faire y compris politique. Pour égaler Talleyrand et Edgar Faure dans le domaine social, il faudra tout de même un peu de temps.

 

Blog fredericbuffin.fr le 8 juin 2017.

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Frédéric Buffin - dans Les aphorismes de Frédo la sécu

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