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22 octobre 2011 6 22 /10 /octobre /2011 17:46

Du bon usage du concept de solidarité

 

Une auberge espagnole

 

Il est des mots qui s'épanouissent et envahissent le champ du langage comme les nénuphars étouffent certains étangs. Comme "la cohésion sociale" dont le C.N.E.S.S.S. fit il  y a quelque temps un thème de colloque, la solidarité fait partie de ceux là. Elle est une vertu sociale évidente, nécessaire au sens philosophique du terme. Elle ne peut pas ne pas être, tant dans la sphère publique que dans les cercles privés.

 

Martine Aubry encore en charge des affaires sociales en a fait le thème d’un ouvrage, remarqué donc remarquable, à l’usage des enfants et sans doute de leurs parents, intitulé : « C’est quoi la solidarité ? »

 

Cohabitation oblige, elle orne chaque intervention du Président de la République et du Premier Ministre. Elle justifie l’action publique au point que deux ministères se sont emparés d’elle. (emploi et solidarité ; économie solidaire). Elle légitime le monde associatif ; elle humanise et sociabilise toutes les causes et supporte malgré elle toutes les épithètes possibles et imaginables :

 

Solidarité familiale, villageoise, locale régionale, nationale, internationale, européenne, bourgeoise, ouvrière voire prolétarienne, solidarité planétaire,- nous sommes tous citoyens du monde, c’est bien connu, malgré le principe cartieriste « la Correze avant le Zambèse »-  La solidarité est partout, elle infiltre tout ; « on » (pronom malhonnête) l'utilise à toutes  les sauces au point de risquer d’en gâter le goût.

 

Et que dire sur le plan international de ce paradoxe du syndicat polonais "Solidarnosc" qui  à l’opposé de la formule « Prolétaires de tous les pays, unissez vous", mit fin indirectement au communisme,  la plus grande utopie  solidariste de tous les temps?  "

 

Seuls quelques grincheux, cyniques ou dandys de l'égoïsme social, plus imprudents que courageux, se permettent de temps  à autre d'affirmer haut et fort que ce concept ne constitue pas leur tasse de thé. Le surhomme nietzschéen affirmant la loi du plus fort et c’est heureux, n'est décidément plus en vogue en ce début de millénaire !

 

 

 

 

Un pour tous, tous pour un.

 

Pour comprendre le succès d'un tel concept, il faut évidemment regarder très loin en arrière:

 

     -  Tout d’abord, la solidarité  dispose depuis des siècles de son allégorie en forme d'image d'Epinal ou plutôt de peinture sulpicienne  sous la forme de Saint Martin officier romain qui donna la moitié de sa tunique à un homme risquant de mourir de froid. Il n' y a rien de mieux que la représentation picturale d'une idée pour favoriser la diffusion d’un concept. Grâce aux vitraux des cathédrales, « visionnée » par des millions de pèlerins, l'idée faite personne de générosité à l'égard de son prochain s'est diffusée dans la chrétienté plus sûrement qu'au moyen de longs et fastidieux sermons. Un linge partagé en deux, c’est plus efficace qu’un prêche sur le thème « tu aimeras ton prochain comme toi-même » surtout quand votre prochain est votre voisin qui vous défère devant le tribunal pour un conflit de mitoyenneté.

 

-  Au fil du temps, de nombreux proverbes ont contribué à favoriser la diffusion de l’idée solidaire : " Homme seul est viande à loup "  disaient les anciens de nos campagnes" ou encore : "D'autres ont planté ce que nous mangeons, nous plantons ce que d'autres mangeront", formule qui serait à proposer au service communication des caisses de retraite comme aphorisme pour vanter la solidarité intergénérationnelle et les mérites de la retraite par répartition.

 

D’autres dictons comme « la force de la chaîne est dans le maillon » ou « l'arbre s'appuie sur l'arbre et l'homme sur l'homme » qui proviennent de la nuit des temps indiquent par là que la solidarité et la réciprocité sont au cœur des notions d'humanité et de société.

 

- Les  religions du livre ont nourri  le concept de solidarité en gestation au fil des siècles ,en lui adjoignant la notion d'obligation. La loi mosaïque des israélites qui oblige le fidèle à respecter le droit de glanage pour les pauvres et de respecter l’étranger, la charité des chrétiens ou l'aumône des musulmans qui constitue un des piliers de l'Islam ne sont pas des orientations, ce sont des commandements à la solidarité.

 

Si la solidarité en tant que valeur morale est facultative et qu’il relève de l'individu de choisir la cause dont il s'estime solidaire, elle pèse plus lourdement sur le fidèle que l’impôt sur le contribuable.

 

En effet, pour le croyant qui offenserait l'Elohim, Dieu ou Allah en manquant à ses obligations de solidarité à l'égard de ses frères, le risque suprême, c’est la promesse de malédiction de Yahvé et du Shéol, la perspective de la géhenne pour l'éternité, décrites avec férocité sur les toiles de Jérome Bosch ou bien encore la privation du jardin parfumé d'essence de rose, dans lequel coulent des fontaines de miel et s'épanouissent de somptueuses houris.

 

Tout ceci constitue des châtiments très supérieurs à des majorations ou des pénalités de retard pour défaut de paiement de ses impôts ou  de ses cotisations sociales.

 

Autrement dit la dynamique de la transcendance peut être un moteur très puissant pour développer le sens de la solidarité.

 

- Mais il y a longtemps que, le scepticisme de nos concitoyens vis à vis de l'être suprême ainsi que le besoin de protection collective allant croissant,  le concept de solidarité  est devenu une valeur laïque:

 

Née tardivement au XVI ème siècle dans les cercles de juristes qui voulaient affirmer que la force du contrat entre deux êtres, crée des obligations « in solidum » aussi forte sinon plus que les règles du droit canon de l’église catholique, elle est devenue progressivement une valeur sociale.

 

La solidarité, dans ces conditions, est devenue une obligation contractuelle à l’exemple du mariage : il n’est certes pas obligatoire de se marier mais du fait que selon les obligations du code civil napoléonien « les époux se doivent fidélité secours assistance », il n’est pas possible de se défaire aussi facilement que certains le souhaiteraient, des obligations que l’homme et la femme ont acceptées un jour devant monsieur le Maire et parfois monsieur le curé en se disant « oui » avec parfois un enthousiasme naïf ou présomptueux.

 

Et même si le fameux « pacte civil de solidarité »(bien sûr) apparaît comme un lien très facile à défaire, au point qu’il apparaît à certains comme l’organisation légale de la répudiation, les juges dans les prochaines années s’efforceront certainement par une jurisprudence subtile de reconstituer des mécanismes de prestation compensatoire en vigueur en cas de divorce pour indemniser celui ou celle qui est abandonné par l’autre.

 

-   Avec le XXème siècle la solidarité est progressivement  devenue une valeur publique au fur et à mesure de la montée quasi planétaire de l’état providence.

 

 Il existe par exemple au Québec un ministère de la « solidarité sociale », expression dont le caractère pléonastique n’échappera à personne. L’auteur de ce modeste papier est d’ailleurs prêt à laisser son adresse e-mail pour s’entendre expliquer par le cousin d’Amérique, auteur d’une telle formulation, ce que pourrait être une solidarité « asociale ».

 

Dans notre France dite moderne, "la solidarité" est devenue une valeur républicaine et de ce fait elle est incontestable, évidente et non sujette à la critique sous peine de saper intellectuellement les fondements de nos institutions :

 

Le préambule de la constitution de 1946 repris par la constitution de 1958 fait référence à la solidarité nationale de sorte que celle-ci a valeur constitutionnelle, ce qui n’est pas rien !

 

La Sécurité sociale, notre grande dame un peu vieillissante, qui fait vivre la plupart des lecteurs de la revue Regards, obéît au même principe. ( Article L111 du code de la sécurité sociale)

 

Le ministère chargé des affaires sociales a pour dénomination l'emploi et la solidarité. Des fonds légaux et des prestations légales utilisent la solidarité comme concept de légitimation ( Fonds de solidarité vieillesse, allocation de solidarité pour les chômeurs.) Quand aux retraités, ils ne pouvaient que s'incliner devant la cotisation de solidarité qui leur était imposée, jusqu’à ce que la C.S.G emporte tout sur son passage.  Il en est de même pour les entreprises soumises à la contribution de solidarité des sociétés.

 

Il y a beau temps que la notion de « solidarité" fleurit ça et là dans le Code de la Sécurité sociale ou le code général des impôts pour écraser dans l'œuf au nom d'une valeur morale inestimable, toute velléité du cotisant ou du contribuable de protester face à l'ampleur de la pression fiscale.

 

Le lecteur avisé de sa facture d’assurance automobile et multirisque habitation ne manquera pas non plus de constater qu’une part importante de sa prime sert à alimenter divers fonds et notamment celui des catastrophes naturelles qui lui permet et l’oblige notamment à être solidaire des victimes des accidents climatiques. Ainsi  l’état solidaire apparaît souvent sur le petit écran grâce à la mine compassée des ministres présents sur les lieux des catastrophes, pour annoncer aux victimes qu’elles seront indemnisées. En  un instant le monstre froid se mue en personne émue en promettant aux victimes au nom de la solidarité l’argent de l’état c’est à dire le nôtre !

 

 

Trop de solidarité tue la solidarité

 

Pourtant ça et là des réactions contre "la solidarité » ou plutôt ses excès se font entendre.

 

- Au XIX ème siècle des voix se firent entendre pour dénoncer le principe en lui-même : Le lecteur du dictionnaire de la Bêtise ne manquera pas par exemple de relever, à ce propos cette énormité qui ose faire de la solidarité un péché capital: "L'une des principales monstruosités du socialisme, c'est la solidarité entre tous les hommes" (A.Granier de Cassagnac.). Mais il s'agit justement d'une bêtise autant qu'une faute de goût qui n'a plus sa place dans une société marquée par l’intervention publique dans le domaine social.

 

Guizot au nom de ceux qui partageaient au moins la même grande peur des "partageux", en clamant "enrichissez vous" ne disait guère autre chose.

 

-  Avec l'état providence, le citoyen ne tente plus de contester la solidarité en tant que principe, il en critique seulement les dérives.

 

Si les associations de contribuables ont aujourd'hui tant de succès, c'est qu'il y a longtemps que le citoyen  a compris : quand l’homme politique de droite ou de gauche tenant les rênes du char de l’état qui comme chacun sait, "navigue sur un volcan" autant que sur un océan très fongible de billets de banque, évoque le concept de solidarité nationale, il n’est pas loin de faire main basse sur une partie de son porte monnaie.

 

En 1976, l’impôt sécheresse eut un succès fou auprès des citadins qui ne comprirent rien aux caprices de la météo et qui durent financer au nom de la solidarité nationale, les agriculteurs touchés à des degrés divers par la sécheresse..

 

-   C’est pourquoi, à force d’user du qualificatif de solidarité nationale, les représentants de l 'état ont si mauvaise conscience d'en appeler si souvent à ce  moyen commode d'alléger le portefeuille du contribuable ou du cotisant qu'ils évoquent le concept nu et simple de solidarité.

 

Cette ambiguïté n’est peut-être pas volontaire mais elle est bien réelle: Elle vise à confondre dans un même mot,

 

-         la solidarité en tant que valeur contractuelle, c’est à dire l’obligation que chaque personne s’impose à soi-même par voie contractuelle à se lier à un être plus ou moins cher,

 

-         la solidarité en tant que valeur morale, qui pousse le citoyen de sa propre initiative à sortir son porte feuille ou à prendre son temps pour la cause qu’il s’est choisie pour venir en aide à son frère qui est dans la gêne

 

-         et la solidarité d’ordre législatif ou réglementaire décidée et imposée par les représentants de la Nation ou les membres du gouvernement.

 

En mélangeant dans une même notion ces trois significations, l’homme public qui l‘utilise parfois sans modération nous donne ainsi mauvaise conscience. En effet contester l'impôt, devient pour chaque contribuable non seulement une atteinte à une obligation collective, mais aussi un manquement à l'obligation individuelle et morale de solidarité.

 

-   Cet abus de langage n’est évidemment pas sans risque :

 

Si en effet par ce concept usé à force d’emploi, l'état exprime trop sa prétention à peser sur la société civile, en confondant volontairement solidarité nationale et solidarité, le citoyen  peut s’agacer légitimement des ambitions de ce Léviathan paterne qui veut organiser et régir tous les aspects de la vie sociale et même la façon de régir la solidarité individuelle des citoyens de sorte que le citoyen peut traîner les pieds pour se mobiliser au service de la cité.

 

Fort heureusement, les grands événements tels que la tempête du 26 décembre 1999 et la catastrophe de l’Erika donnent encore lieu à de grands mouvements spontanés de mobilisation solidaire. Mais au quotidien l’état et ses institutions se trouvent bien seuls pour que le principe de solidarité nourri de participation des citoyens à la vie publique et sociale, soit réellement vécu dans les quartiers difficiles ou dans les milieux touchés par l’exclusion

 

Dans ces conditions, l’état se trouve désarmé lorsqu’il constate que le citoyen n’a plus pour ambition que de cultiver son jardin et de profiter des institutions publiques sociales comme d’une vache à lait qu’il faut traire absolument jusqu’à la dernière goutte.

 

Il n’y a pas de courbe de Laffer pour mesurer la désaffection des citoyens vis à vis d’un engagement individuel solidaire à mesure de l’augmentation des prélèvements obligatoires. L’I.N.S.E.E. et ses bataillons de polytechniciens, devraient s’attacher à créer « un indice de mesure de la solidarité » pour aider les pouvoirs publics à mesurer le retrait poli mais réel vis à vis des causes solidaires, que provoque chaque augmentation d’impôt ou de cotisation sociale.

 

C’est pourquoi l’homme public sera bien avisé dans les prochaines années quelle que soit la majorité au pouvoir, de ne pas jouer la Solidarité contre les solidarités de toute sorte qui se développent chaque jour dans notre pays.

L’obligatoire et le réglementaire ne doivent pas jouer contre la solidarité individuelle et facultative.

 

La sécu incarne -t- elle la solidarité ?

 

Dernier point, quelle forme de solidarité les organismes de sécurité sociale incarnent ils ?

 

- Bien entendu, ils représentent les organisations qui doivent mettre en œuvre principalement les obligations sociales imposées par les pouvoirs publics. C’est pourquoi, du fait de l’ampleur des processus législatifs et réglementaires pour mettre en œuvre la solidarité nationale à l’égard des vieux travailleurs, des familles, des malades, des accidentés du travail des handicapés et des victimes de toute sorte de la vie en société, elles apparaissent trop souvent comme des machineries administratives lourdes.

 

L’assuré ou l’allocataire, désagréablement impressionné par la longueur de l’attente au guichet ou la difficulté d’obtenir un correspondant au téléphone, peut parfois ressentir l’impression qu’il ne peut rien contre des systèmes de droits sociaux informatisés sinon recourir au médiateur au juge ou au journaliste, nouveau Zorro des temps moderne qui a troqué l’épée contre la plume.

 

- Pourtant à l’analyse cette image trop négative fait litière  d’abord des origines des institutions de sécurité sociale qui le plus souvent ne sont pas nés de rien mais d’une série de solidarités collectives:

 

Les caisses d’allocations familiales, les caisses primaires sont les consécrations législatives d’organismes comme les caisses de compensation, les sociétés mutualistes ou les sociétés de secours qui naquirent de 1850 jusqu’en 1935. De cette époque, il en est resté un esprit solidaire, une culture d’entreprises qui reste vivace tant du côté des administrateurs que des personnels administratifs des caisses.

 

- Or, cet esprit de solidarité collective n’a pas été de trop pour mener à bien   depuis cinquante ans l’immense travail de généralisation de la protection sociale.

 

 Peut on croire que sans esprit de solidarité, les caisses, c’est à dire les agents des caisses, les cadres, les agents de direction et les administrateurs auraient pu prendre en compte des prestations comme celle de la généralisation des allocations logement, la prise en compte du revenu minimum d’insertion, la couverture maladie universelle ?

 

- Enfin au quotidien, les caisses par le biais des agents d’accueil et des travailleurs sociaux sur tout le territoire sans bruit mais pas sans efficacité, souvent avec le concours du monde associatif et des collectivités locales mettent sur le terrain des formules originales pour approcher des publics qui ne vont pas naturellement vers les caisses (personnes âgées dépendantes, grands malades, populations nomades foyers d’étrangers etc.). La loi ne les y contraint pas, la solidarité si.

 

Conclusion : Du tact et de la mesure.

 

Au XIX ème siècle, les ouvriers prospecteurs de pétrole de la région de Bakou exigeaient par contrat de leurs employeurs qu’ils ne leur servent pas à manger du caviar plus de trois fois par semaine. Le citoyen contribuable aurait tout intérêt à manifester une même exigence de modération aux grands hommes qui nous gouvernent lorsqu’ils parlent de solidarité.

 

C’est à cette condition qu’il doit être possible de considérer cette valeur comme un élément essentiel non seulement de la vie en société mais de la vie démocratique faite de participation du citoyen et d’idéal de fraternité.

 

Dans un pays où, pression médiatique oblige, il devient quasi obligatoire de verser une larme et une obole pour le téléthon, il convient  de s’organiser au quotidien pour que les mécanismes obligatoires de solidarité collective n’étouffent pas les initiatives solidaires qui mobilisent chacun d’entre nous au quotidien.

 

Et comme il faut toujours terminer sur une note d’espoir lorsqu’on dispose comme devise républicaine d’un aussi beau triptyque que celui de  Liberté, d’Egalité et de Fraternité nous pouvons après avoir levé toutes les ambiguïtés sur le concept de solidarité clamer sans retenue, mais sans naïveté : « Vive la solidarité »

 

 

Frédéric Buffin  Mai 2007

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