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22 octobre 2011 6 22 /10 /octobre /2011 17:42

 

par Frederic Buffin, dimanche 4 septembre 2011, 18:25

le goût amer de la grève phocéenne


 

Pendant trois semaines, une partie des salariés marseillais auront humé le parfum grisant de la cessation concertée du travail. Cheminots, agents municipaux des poubelles ou des cantines, postiers, dockers agents du port aidés par les salariés de la raffinerie de Fos, tous, auront beaucoup contribué à faire de la cite phocéenne la championne de la contestation populaire contre le projet de loi gouvernemental sur la énième réforme des retraites qui selon tous les experts ne sera malheureusement pas la dernière.

 

La prochaine qu’elle émane d’un gouvernement de droite et de gauche entraînera probablement les mêmes réactions tant le rapport au non travail s’est renforcé depuis 30 ans dans notre pays. Retarder de deux ans le rêve d’une vie, même s’il constitue le vestibule parfois peu enviable de la fin de vie, ce n’est vraiment pas politiquement correct quand on souhaite être réélu. « Eh peuchère, quelle mouche lui a piqué à notre Sarko de réformer les retraites auxquelles il avait promis de ne pas toucher, »  pouvait on entendre sur les terrasses des cafés marseillais.

 

 

Mais revenons à nos moutons dans une région où l’économie agropastorale conserve encore une certaine vigueur. En matière de savoir faire dans l'arrêt de travail, la ville chère à Pagnol et à Ricard pourra être après la grève de cet automne, être aux yeux du monde, qualifiée d'exemple à suivre pour les uns et à fuir pour les autres : Les « tatas »  des écoles et des crèches de la ville peuvent être fières. En paralysant l’activité des cantines municipales et des lieux de garde pour enfants, elles ont fait la une de la presse au même titre que les dockers et les agents du port qui ont interdit l'accès des pétroliers et des navires de plaisance aux quais de la plus belle rade d'Europe. Elles ont même damé le pion médiatique aux cheminots de la gare Saint Charles, pourtant passés maîtres dans l’art de la gréviculture.

Certes, elles n'ont pu triompher, sur le plan de l'image télévisuelle, des agents de  MPM qui en refusant de ramasser les poubelles, ont mieux fait pour assurer la « napolisation » de la cité aux yeux du monde que toute autre action. Marseille poubelle, « poubelle la vie »! Quel spectacle aux yeux des téléspectateurs, en France comme à l'étranger! Marseille, ses ordures, ses rats, ses mouettes, mieux qu'un dépliant touristique pour illustrer la "craditude" de la ville que les édiles locaux de droite comme de gauche ne sont jamais parvenus à traiter correctement. Les reportages sur la ville ensevelie sous les ordures ont fleuri sur les chaînes télé. Il ne manquait que les odeurs pour renforcer l’image de Marseille rebelle. Dommage…

 

Quant aux syndicats locaux, ils peuvent être satisfaits. En faisant tourner les manifestants entre la Canebière, la gare Saint Charles et la place Castellane, ils auront fait tourner les décompteurs de la préfecture en bourrique. C'est la seule ville de France où les estimations entre les chiffres officiels et les syndicats organisateurs auront atteint un écart de un à dix! Quelle démonstration de force en matière de culot et de « tchatche »! Dire que pendant la grève, la ville était aux mains des syndicats et de leurs troupes n'était pas une qu'une formule convenue. C'était une réalité visuelle, phonique et olfactive de premier plan. Au moins les fabricants de fanions syndicaux auront fait leurs affaires!

 

On peut d’ailleurs se demander si au quotidien, les vrais maîtres des lieux ne sont pas les responsables syndicaux plus que les élus de la ville, du Conseil Général et de MPM!  On aura en effet surtout  remarqué ces derniers par leur silence, jusqu'à ce qu'au bout de trois semaines, le maire et le président du conseil général, dans une touchante cohabitation radiophonique, aient fini par relayer dans les médias, l'indignation croissante du petit peuple des commerçants, des usagers du rail et de la route devant le blocage économique de la cité.

 

Quant au président du Conseil Régional, défenseur éminent de la continuité du service public quand il dénonce les manquements de la SNCF en matière de régularité du trafic régional, il aura soutenu les grévistes jusqu'au-boutistes du début à la fin du conflit en appui de la juste révolte des futurs retraités de six à 62 ans.

 

Dans les bars marseillais, entre deux matches de l'OM dont l'équipe n'aura pas fait grève comme l'équipe de France pendant la coupe du monde, on va pérorer longtemps en buvant une Cagole ou un Pastis sur " la greève et la "retraiite" maintenant que la fête est finie. On va pouvoir vitupérer contre le Sarko du château, "ce parisieen qui ne comprend rieen à rieen et qui aurait mieux fait de brûler un cierge à Notre Daâme le souar de son électioon, plutôt que d'aller au Fouquets."

 

On peut d’ailleurs s’étonner de constater qu’aucun syndicat n’aura osé pendant cet épisode troublé, bloquer l’accès au stade vélodrome les soirs de match ! Mais comme disait Barrès. « Il est des lieux où souffle l’esprit. » C’eut été sacrilège. Bloquer une raffinerie un centre d’incinération, c’est normal, mais le lieu presque liturgique de la cohésion sociale phocéenne, et où se rassemblent dans une même clameur les différents clans sociaux de la ville, non !

 

Et après ces événements  où bien des grévistes ont pensé en marchant et en criant jusqu’à l’épuisement que faire la grève pouvait être une source d’enrichissement, que va-t-il se passer ?

 

Apres la grève, il ne se passera pas grand-chose, ou presque. La vie reprendra son cours comme si de rien n'était. La ville sera un peu plus propre mais pas beaucoup plus. Il y aura moins de pétroliers dans la rade et les paquebots pourront accoster et faire débarquer leurs plaisanciers si leurs armateurs persévèrent malgré les risques sociaux du port. Les femmes élégantes continueront de craindre pour leurs bijoux quand elles se promèneront sur la Canebière, harcelées par des sauvageons totalement dénués de surmoi à la vue du moindre signe extérieur de richesse. La circulation automobile sera toujours aussi bloquée en centre-ville et les amoureux de la mer continueront de se promener le long des plages du Prado en se disant : « Dieu que Marseille est jolie à défaut d’être propre ! »

 

De temps en temps, le journal « La Provence » relatera l’assassinat à la kalachnikov d’un jeune dealer dans les quartiers nord et les touristes continueront de se presser dans la boutique « Plus belle la vie » du nom du feuilleton télévisé, après avoir fait un tour aux iles du Frioul et pris le petit train pour aller voir la Bonne Mère. La presse nationale relatera de temps à autre sur la zone, une affaire de marchés publics truqués ou de détournement de subventions à des associations bidon avec l’aimable participation d’élus locaux. Les autres le cœur sur la main crieront au « scaandale ». Bref, rien que du banal !

 

Sauf qu'il est à parier que l'activité économique et l'emploi chuteront plus fort à Marseille qu'ailleurs. Car comment penser que les décideurs économiques de tous niveaux vont oublier rapidement cette fronde anti-retraite dont la ville  aura été la brillante et très médiatique tête de pont?

 

Bien entendu, aucun administrateur de société censé et prudent pour sa sécurité personnelle ne clamera haut et fort qu'il a des doutes sur la capacité des Marseillais à effectuer un travail de qualité à moindre coût et sans trop de contestation sociale ou syndicale. Le cœur sur la main, ils vous diront même que la tendance au conflit social fait même partie du charme latin ou grec de la cité.

 

Mais dans l'atmosphère feutrée des salles de conseil d'administration d'entreprises, combien de décisions en forme d'évitement de la région et du port de Marseille seront prises dans les mois qui viennent, au détriment de l'emploi local?

 

Combien de camions supplémentaires iront acheminer des marchandises à Rotterdam, Gênes ou Barcelone, plutôt que d'avoir  affaire aux dockers et aux ouvriers du port, parce que les donneurs d'ordre se seront lassés du mauvais service rendu à force de l’utilisation abusive du droit de grève même s’il est garanti par la constitution avec tout de même la limite qu’il s’exerce dans le cadre des lois qui le réglementent, ce que certains feignent d’oublier ?

 

 En fin de compte, l’ombre portée des ateliers de réparation navale des chantiers  la Ciotat fermés il y a une décennie à force de contestation syndicale, plane sur le port de Marseille.

 

Combien d’armateurs préfèreront Toulon à Marseille pour débarquer de leurs paquebots les passagers pourtant impatients de découvrir Notre Dame de la Garde, dans de bonnes conditions plutôt qu’en chaloupe ?

 

Combien de touristes éviteront la cité phocéenne dont l'image aura été durablement ternie par les monceaux  d'ordures et les palettes brulées sur le Vieux Port?

 

Le mépris du fournisseur, de l'usager des transports ou des services publics et finalement du client, aura été poussé à un niveau qu'on pourrait qualifier d'artistique pendant trois semaines. De la sorte, des choix d'investissement ne se feront plus sur cette côte calcaire unique en France, dont les atouts esthétiques, techniques, météorologiques et naturels sont pourtant si favorables.

 

Les lycéens marseillais peuvent se réjouir d'avoir participé à une grande fête populaire dans une atmosphère aussi protestataire que chaleureuse. Faire l’école buissonnière avec l’appui d’une partie de la classe politique, pour défendre ses vieux jours dés l’age de seize ans, c’était à la fois un devoir et un jeu particulièrement prisé dans les établissements scolaires marseillais. Alors pourquoi se gêner ? En terme d’intérêt, aucun exercice de maths, aucun commentaire de Français, ne résistent à l’apprentissage juvénile des mouvements de masse entre le vieux port, la gare Saint Charles et la place Castellane !

 

Mais dans un pays où l'Etat endetté n'a plus d'argent pour investir et où les capitaux, pour deux tiers étrangers, sont d'origine privée, ces jeunes peuvent se préparer à faire leurs valises pour trouver des emplois dans des zones moins ensoleillées, mais plus favorables à la création d'emplois privés.

 

Certains pourront se consoler en trouvant un job dans la restauration ou le bâtiment qui demeurent des secteurs d’activité prospères à condition qu’ils acceptent des conditions de travail physiquement difficiles.

 

Et qu'ils n'espèrent pas trop embrasser un emploi public. La plupart d’entre eux sont réservés aux enfants de cheminots, de dockers, d'agents municipaux, d'éboueurs, sous étroit contrôle syndical. Sans la bonne carte ni la famille, pas d'accès pour bon nombre de postes, aux jeunes demandeurs d'emploi ni à la Mairie, ni à l’hôpital ni à la Sécu.

 

Dans ces conditions, il y a lieu de conseiller aux « minots »,  malgré le souvenir enivrant des manifestations d'octobre 2010, de s'appliquer le principe abrahamique de mobilité pour trouver du boulot. Seule différence avec le récit de la Genèse, Yahvé ne sera pour rien dans cette obligation prévisible et très probable pour la jeunesse marseillaise de vivre et de travailler ailleurs qu'au pays.

 

Tous ceux qui auront contribué à la salissure et à l'encombrement, voire à l'asphyxie de la ville, en suscitant la crainte d'investir dans une zone à fort risque social, en feront payer lourdement le prix à leurs enfants tout en bénéficiant de retraites improbables pour les générations futures!

 

Mais Dieu que la Grève était jolie et encore, elle n’a même pas été générale comme c’est tagué sur quelques murs de la ville!

 

Frédéric Buffin témoin étonné, agacé et attristé d’une grève suicidaire à Marseille.

 

Paris, le 4.11.2010

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