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22 octobre 2011 6 22 /10 /octobre /2011 17:49

par Frederic Buffin, dimanche 4 septembre 2011,

Pourquoi la Samaritaine a disparu

Venus horibilis à la Samaritaine ou pourquoi la Samaritaine a disparu

 

P1030956_Paris_Ier_La_Samaritaine_rwk.JPGSi j’avais été ministre de la culture au moment de sa fermeture, j’aurais fait de la "Samaritaine" un monument historique à condition que cette enseigne célébrissime reste ouverte. Ce grand immeuble devant le Pont neuf, c'est encore pour les étrangers en visite à Paris, un spectacle architectural unique à contempler quand on navigue sur la Seine au moyenne d’une vedette du pont de l’Alma.

En outre c’était un passage aussi obligé que la Tour Eiffel, le Musée du Louvre ou Notre dame pour les touristes en quête de souvenirs de séjour, au même titre que le Bon Marché, le Bazar de l’hôtel de ville, le Printemps ou les Galeries Lafayette. Même la station de métro « Pont neuf » qui célèbre ainsi le plus vieux pont de Paris, s’était adaptée en ménageant une entrée spéciale vers le fameux grand  magasin.

Mais j’aurais imposé une condition nécessaire, substantielle, indispensable pour accepter ce classement à l’inventaire: j’aurais obligé d’y conserver le personnel en l’état, parce que l'esprit Samaritaine, ça ne s'inventait pas; ça transpirait dans ces saints lieux dés qu'on pénétrait par voie souterraine au rayon bricolage du magasin 2.

On y entrait comme dans un temple du commerce dont les desservants inimitables, étaient divisés en escouades de vendeurs et de vendeuses en uniforme prune, rouge ou bleu selon les années et qui défendaient leur rayon parfois aussi sûrement que le régiment de gardes suisses au Vatican.

 Pour l'heure, ce n'est pas de perceuse, ni de visserie dont il sera question mais plutôt du rayon bébé maternité, qui fut pour moi le lieu d'une scène inoubliable dont je fus un des acteurs involontaires lorsque j'ai eu la joie de connaître pour la première fois les délices de la paternité.

J'étais donc à l'époque des années soixante quinze, un jeune nouveau père de famille qui sortait à peine de la maternité dans un état de fatigue avancé. Je ne comprenais d'ailleurs pas très bien comment la mère de notre fille Marie avait pu à ce point transférer sur le géniteur que j'étais, la fatigue de l'accouchement, mais c'était ainsi et je n’en pouvais mais.

Martine, ma femme, donc, m'avait confié dés son retour de maternité, une redoutable mission: Aller chercher à la Samar (pour les intimes) six biberons et un soutien-gorge d'allaitement. En prenant la ligne 7 du métro, je ne savais pas à quel point cette tâche allait se révéler angoissante et périlleuse.

J'avais dit à ma charmante épouse que je trouvais cette requête un peu contradictoire. Etant donné l'abondance de son  lait qui n'arrêtait pas de couler de ses deux seins entre deux tétées, je ne voyais pas très bien à quoi allaient servir les biberons. Mais, on ne contrarie pas une mère qui vient d'accoucher, pas plus qu'on ne saurait contrevenir au désir d'une femme enceinte qui réclame du Fanta pour arroser son foie gras, ou qui demande à grands cris, des fraises en plein mois de décembre ou de la choucroute en pleine canicule du mois de Juillet !

Aussi, très docile et aussi désireux d’être un bon père qu’un bon mari, m'étais-je rendu au rayon adéquat de la Samaritaine sans savoir ce que cette mission pouvait avoir de redoutable. Parvenu en effet au rayon bébé maternité grâce à l'ascenseur muni de son inévitable groom (parce qu'évidemment, le client était incapable d'appuyer sur un bouton pour choisir l'étage souhaité), il me fallut en effet affronter successivement deux épreuves, celle du choix des articles  et celle de Cerbère au féminin qui faisait office de chef de ligne.

Premier problème: quel biberon choisir? En apparence rien de plus simple qu'un biberon. Détrompez-vous! Comme on trouvait tout à la Samaritaine, c'est bien connu, cet achat que je croyais aussi ordinaire que celui qu'on pratique sur les marchés pour faire l'acquisition  d'un kilo de tomates, devenait plus compliqué que l'achat d'une automobile.

Devant mes yeux, se présentaient des multitudes de biberons; des grands, des petits, les uns en verre, d'autres en plastique; ils étaient affublés de l'étiquette "inaltérable" ou de  "résiste au désinfectant"; certains avaient  une forme classique, quelques uns étaient pourvus d'une forme ergonomique comme si les premiers ne tenaient pas dans la main.

Bref mon regard était comme saoulé de biberons d'autant que la marque à choisir me jetait aussi dans une grande perplexité. « Trop de choix, tue le choix » me disais-je en moi-même. Il n’y a parfois rien de plus difficile à assumer que la liberté du commerce et de l’industrie quand on est un consommateur peu averti..

Pour éviter toute imprudence de jeune père incompétent, j'allais me rabattre sur un biberon en verre des plus classiques avec graduation  pour seule fantaisie, quand je fus retenu par le nom de l'objet tant désiré.

C'était un "Rémond." Avec angoisse, je mis la main à la poche pour prendre la liste que m'avait donnée ma chère et tendre, qu'évidemment je fus incapable de trouver. Or mon inconscient, ou  mon ange gardien, me criait :" Ce n’est pas un Rémond qu'il lui  faut, c'est un Robert."

J'imaginais déjà les conséquences terribles d'une erreur de dénomination. Le lait allait tourner, le bébé serait inévitablement contrarié dans son développement ; sa croissance serait retardée. Peut-être en deviendrait-il anorexique en refusant de se nourrir devant un tel récipient qui n’était pas de la bonne marque?

En langage bébé, Marie risquait de crier en pleurant toutes les larmes de son corps: "un Robert sinon rien," pour paraphraser le slogan d’une marque de pastis célèbre me disais-je en moi-même.

Et puis, en argot parisien, les roberts désignent les seins des femmes leur rappelant ainsi leur condition de mammifère. De plus aucun dragueur patenté ne se risquerait à dire à une jeune fille en fleur: "t'as de beaux rémonds." (je ne suis d'ailleurs pas très sûr aujourd’hui du succès d'une telle manœuvre d'approche avec les roberts, qui constituent un mot des temps perdus.)

Toutes ces interrogations pour le choix d’un mauvais biberon, ce n’était pas possible à assumer. J’avais besoin d’un soutien ou d’un « coaching » efficace pour m’assister dans cette longue quête du biberon parfait.

Deuxième problème, le choix du soutien-gorge devait aussi se révéler cornélien pour l'innocent que j'étais, tant les couleurs et les tailles étaient nombreuses avec un détail non négligeable qui s'affichait fièrement sur les boites: "avec scratch",  "avec agrafe."

Dans l'état d'indécision totale où j'étais pour effectuer ces modestes achats de jeune père de famille, j'aspirais  à un conseil auprès d’une professionnelle, aussi me mis-je en quête d'une vendeuse. Mais à la Samar, la responsable du rayon bébé ne pouvait être n'importe qui:

Je vis en effet à quelques mètres de moi une accorte quarantenaire qui discutait avec une de ses collègues sur un ton comminatoire sur le mode "moi on ne me la fait pas". Rien ne la distinguait d'une cliente ordinaire si ce n'est le ton rogue de sa voix et la broche laquée où était apposé la fameuse devise: "On trouve tout à la Samaritaine."

D'emblée, avouons le, j'ai "flashé" sur la personne: une masse pondérale impressionnante, sans aucune obésité, une poitrine fellinienne, un nez de martienne autoritaire, un port rigide de celle qui jamais ne se laisse aller, un chignon brun parfaitement maîtrisé et un tailleur strict, démontraient qu'elle était la maîtresse naturelle des lieux, apte de par son physique à renseigner les jeunes mères sur tous leurs besoins en puériculture et à les débarrasser de leurs inquiétudes en cette matière .  

C'était en quelque sorte, l'archétype  de la belle mère envahissante, propre à effrayer le client potentiel que j'étais, parce que j’étais un homme par nature incompétent dans le domaine du premier âge.

Si je n'avais pas été envoyé en mission, j'aurais pris immédiatement mes jambes à mon cou pour éviter de tomber dans les bras de celle que mon imagination fertile transformait déjà en mante religieuse ou en veuve noire, mais il me fallait rapporter ces biberons coûte que coûte et je ne pouvais pas laisser mon épouse continuer à se laisser inonder sans défense par des seins dont le changement de volumétrie après la naissance était impressionnant et qui laissaient échapper des flots de lait très supérieurs aux besoins de notre premier nourrisson.

Le cœur battant, j’ai respiré un grand coup, je me suis gratté la gorge et me suis approché respectueusement de la grande prêtresse du temple qui continuait à vociférer des propos peu amènes à sa collègue. "Madame", lui dis-je timidement, "pourrais-je avoir un renseignement."

D'un ton comminatoire et très professionnel, elle m'envoya la formule classique "je suis à vous dans un instant mais je suis occupée" sur un ton qui valait bien la réplique d'un guichetier de la Poste ou de la RATP en train de faire sa caisse devant une queue de clients, que dis je d’usagers "toujours trop pressés."

Mais comme je m'attendais à cette rebuffade, je battis prudemment en retraite devant sa réaction revêche pour me réfugier derrière le rayonnage en attendant  que sa majesté accepte d'enregistrer mes requêtes de client ordinaire.

Pour me donner une contenance, je tentais de m’intéresser aux différents types de tétine sur lesquels Martine ne m'avait malheureusement donné aucune indication. Et alors que je me perdais en conjecture sur les "sans trou, à trou, à fente (pour les goulus), à forme tétonnée" (pour les respectueux de la nature sans doute pour mieux tromper le bébé trop tôt sevré), je sentis l'ombre portée de ma douairière fondre sur moi comme la misère sur le pauvre monde.

"Et que veut-il le jeune homme ?" me lança-t-elle à l'estomac d'un ton aussi familier que le mandarin de la maternité s'adressant à ma femme qui quelques jours avant lui avait lancé avec désinvolture: "Elle se remet de ses émotions la petite dame".

 Je pris bien garde de lui répondre  que le jeune homme qu'elle interpellait si familièrement venait d'acquérir le statut d'honorable de père de famille qui méritait plus de respect qu'une prise de contact à la troisième personne. Toute honte bue, nourri du devoir impérieux de remplir ma mission auprès de mon épouse, j'ai alors attaqué le thème difficile du biberon:

" Vous n'avez pas des biberons Robert, je ne vois que des biberons Rémond."  "Ah non, jeune homme, les biberons Robert, nous n'en faisons plus." me dit-elle d'un ton péremptoire qui n'appelait visiblement pas d'objection critique.

Dans ma petite tête, je me dis qu'au moins malgré la brutalité de sa réponse, elle  venait de me faire une concession de taille: si elle ne pouvait me vendre un Robert, son ancienneté, que dis-je, son expérience, l'avait autorisée à me dire que le Robert avait existé. C'était déjà un bon point. Et j'étais trop tétanisé par la rombière pour avoir l'insolence de lui demander depuis quand la marque avait disparu.

Mais ma vendeuse qui me faisait maintenant le même effet que les ogresses des contes de Grimm de mon enfance, les bacchantes obscènes des tragédies d'Eschyle, ou les Walkyries des opéras de Wagner, ne me laissa pas le temps de penser à l'histoire du biberon de l'antiquité à nos jours; en bonne commerçante, elle me dit: "Alors, je vous en sers combien des Rémonds et avec ou sans tétine?"

Débordé par l'impétuosité débordante de mon interlocutrice, je me dis que la seule façon de lui  résister, consistait à diminuer le nombre de biberons et à faire un compromis sur les tétines: je lui dis que deux suffiraient  avec une tétine à trou et une autre à fente. Au moins si je m'étais trompé dans cet achat, Martine ne pourrait pas me reprocher une dépense somptuaire de nature à mettre en péril les finances du ménage.

Un petit peu dépitée par le faible nombre de biberons demandé, elle me fit répéter en me perçant les yeux avec son regard, pour être sûre de la médiocrité de ma décision et je dus reprendre mon courage à deux mains pour lui réaffirmer mon choix.

Et pendant qu'apparemment vaincue par ma détermination au demeurant fort timide, elle emballait les biberons et les tétines, je me suis décidé à poser ma deuxième question sur les soutiens-gorge d'allaitement.

"Quelle taille" me dit elle? J'eus un moment de stress positif qui me permit de me remémorer la taille du sous-vêtement que Martine m'avait commandé: "100 C" dis-je mécaniquement. 

Un grand silence s'établit entre nous deux; elle me fixa comme si j'étais le modèle sur lequel le soutien-gorge aurait pu être essayé. Après un regard de haut en bas prolongé sur ma maigreur, comme si c’était moi qui devais porter un tel sous-vêtement, elle me lâcha un superbe " 100 C (silence appuyé), vous êtes sûr?" Il y avait à la fois dans son intonation, comme une marque de respect admiratif à l’idée sans doute de contempler une telle mamelle si productive de produit lacté et une marque d’interrogation du style : « cherchez l’erreur. »

Un instant, je me crus devant le tribunal de l’Inquisition avant torture ou devant un fonctionnaire de police en train d’opérer une garde à vue, (quoiqu’elle m’ait laissé mes lacets de soulier et ma ceinture de pantalon). Mais je n'eus pas l'impudence de lui dire que l'objet demandé ne m'était pas destiné.

 J'aurais eu bien trop peur qu'elle ne considère mes propos non pas comme un trait d'humour, mais comme une insolence inadmissible pour une prêtresse de la Samaritaine. Et comme je la rassurai sur le volume impressionnant de la poitrine allaitante de la mère de notre enfant, elle continua, en me demandant si je préférais l'agrafe ou le scratch comme méthode de fixation des bonnets.

Ce détail technique de la plus haute importance me parut saugrenu, mais il fallait répondre pour sortir des griffes de cette mégère qui m'écrasait de sa supériorité féminine.

J’aurais pu lui demander ce qu’elle avait préféré (scratch ou agrafe) quand elle avait utilisé un tel ustensile lorsqu’elle était en âge d’allaiter du fait du volume plus que confortable de ses avantages mammaires, mais j’avais hâte d’en terminer.

Je n’avais nulle envie d’entendre des propos sur sa vie privée. Dans mon for intérieur, j’étais à la fois admiratif et plein de commisération vis-à-vis de l’homme qui la supportait tous les jours puisqu’elle portait une alliance et je me disais qu’il existait bien des héros méconnus capables de supporter toute sa vie de tels spécimens de l’espèce du genre féminin version acariâtre.

Je conclus le dialogue en lui disant que le scratch m'irait très bien afin de passer à la caisse le plus vite possible et d'en finir avec cet autoritarisme féminin qui me rabaissait au stade de  client de seconde zone, parce qu'aux yeux de cette vendeuse, je ne pouvais être qu'un géniteur incompétent sur les questions de puériculture et de maternité.

Elle ouvrit un tiroir ; y glissa la main pour tirer deux ou trois boites qui contenaient le précieux sous-vêtement tant convoité; elle semblait hésiter. Puis elle en saisit l’une des trois  en me la tendant vers ma direction. « Celle-ci prendra mieux la glande » me dit-elle d’un ton péremptoire.

Touché au foie par l’utilisation d’un tel terme technique qui ramenait la condition de Martine à l’état de vache allaitante, et désireux d’obtenir la paix sur ce champ de bataille où mes forces étaient en très nette infériorité, je pris la boite en lui signifiant ainsi ma reddition.

Mais sûre de sa victoire, elle ne m'épargna rien: "combien de paquets de compresses" m'aboya-t-elle? Comme je lui demandais quelle consommation moyenne il fallait envisager, elle me répondit d'une formule des plus distinguées: "elle se mouille beaucoup votre dame?

Touché, presque coulé par cette évocation simple mais efficace de Martine inondée par deux fontaines de lait, il fallait néanmoins que j’aboutisse ; nous tombâmes d'accord sur deux boites. Quand je passai à la caisse, je ressentis le soulagement d'être enfin sorti de l'arène hors d'atteinte des griffes du monstre.

Je pensais en avoir terminé avec cette vendeuse, mais Mercure, le Dieu du commerce avait décidé que je boirais ce jour-là le calice jusqu’à la lie. Comme à l’époque la carte bleue n’existait pas,  j’avais décidé de payer par chèque. Mon interlocutrice en me voyant sortir mon carnet de chèques postaux me fit sur un ton de reproche : « vous n’avez pas de liquide ? »

Je fis comprendre timidement que non et je fis mon chèque mais sans doute saisi par l’angoisse de cette relation décidément très spéciale qui s’était tissée entre nous sur le mode de la relation dominante-dominé, j’ai rédigé une signature qui avait le malheur de ne pas être tout à fait conforme à celle qui était apposée sur ma carte d’identité.

En bonne gardienne des intérêts de la Samaritaine, elle me dit qu’elle n’était pas autorisée à me remettre les précieux objets et qu’il convenait d’obtenir le quitus de la caisse centrale. Non seulement, j’avais du subir les sarcasmes de cette maîtresse femme, mais en plus, je subissais l’humiliation d’être désigné à la vindicte publique du fait de la queue de clients qui s’était formée derrière moi, parce que mon écriture ne lui plaisait pas. Et je me voyais déjà rentrer bredouille.  Quelle horreur !

J’ai encore perdu quelques minutes à trouver la caisse centrale. Après une dernière vérification par une caissière sourcilleuse et méfiante, j’ai réussi à obtenir le fameux quitus avec autant de satisfaction qu’un sans papier qui obtient son titre de séjour de la préfecture. D’une main tremblante, j’ai tendu à ma vendeuse de choc le papier qui me permettait d’obtenir enfin les objets tant convoités.  Elle me les donna avec un sonore : « à votre service jeune homme » ce qui démontrait qu’à ses yeux malgré ma condition de jeune père, je n’avais pas encore acquis un statut de « Monsieur. » « Ça y est, » me dis-je, « c’est gagné  de haute lutte» quand je sortis sur le quai avec mon trésor dans le sac où s’affichait fièrement la devise : « On trouve tout à Samar. »

Après avoir ainsi rempli ma mission, avec une abnégation sans fard, je fus rassuré une fois rentré chez moi par mon épouse et mère, sur l'opportunité de mes achats. Pour le soutien-gorge, point d'erreur de taille, ni de profondeur de bonnet. Ouf! Les scratch allaient très bien, les compresses  aussi. Grâce à un tel sous-vêtement, elle pouvait enfin maîtriser ses inondations lactées sans changer de chemise trois fois par jour !

 Quant aux biberons en verre, même affublés de la marque Rémond, ils étaient conformes à ses espérances d'autant plus me dit-elle en s'esclaffant que j'avais bien pris la bonne marque. Comme quoi la Samaritaine incarnée par cette maîtresse femme qui m'avait traumatisé m'avait tout de même bien servi! Quelle épreuve !

En fin de compte dans cette caverne d’Ali-Baba que constituait la Samaritaine, j’avais réussi à triompher d’une gardienne du temple zélée, pour obtenir ce qui convenait à ma femme. J’avais au moins droit à la médaille du père moderne pour avoir réussi de haute lutte à acheter ce qu’une digne représentante de la Samaritaine ne consentait à me vendre qu’avec une circonspection d’un autre âge.

Quelques jours après, en lisant par hasard "Libé" qui n’était pourtant pas ma lecture quotidienne, je suis tombé en arrêt sur une photo accompagnée d''un titre: "un biberon nommé Robert." Elle représentait une fiasque en verre semblable à une bouteille d'Orangina plate munie d'un embout de caoutchouc brun.

 

biberon RobertL'article qui suivait, décrivait l'aventure  du premier biberon inventé au XIXème siècle. Au fil du temps, la marque avait été inévitablement récupérée par les spécialistes de l'argot parisien pour dénommer pour la postérité les seins des femmes du monde entier. D’où l’expression les Roberts qui fit florès dans les tranchées de la grande guerre et les chambrées des casernes de France et de Navarre.

La lecture de cet article savant et bien documenté m’a  permis ainsi de vérifier au moins trois choses :

- Mon effrayante vendeuse de la Samaritaine dont le tour de poitrine dépassait allègrement le 115 et dont la profondeur de bonnet ne pouvait pas être inférieure à E ou à F, avait vraiment de beaux Roberts, si les canons de la beauté féminine devaient de mesurer à l’aune de la seule volumétrie.

- Représentant la Samaritaine comme une vénérable institution, plus que centenaire, elle n'avait pas menti en me disant qu'elle ne vendait plus de biberons Robert. La firme les fabriquant, avait eu simplement le mauvais goût de disparaître avant la guerre de 1914. Je m’interrogeais simplement sur le sens de l’histoire de cette femme ou sur sa mémoire prodigieuse qui avait su enregistrer les articles du catalogue layette et maternité de la Samaritaine de l’origine à nos jours. C’était mieux qu’un logiciel de gestion de stock qui envoie dans les poubelles de l’histoires tous les articles qui cessent d’être référencés.

- J'admirais la puissance de l'inconscient collectif  qui m'avait poussé à exiger un "Robert" plutôt qu'un "Rémond" au seul motif que mon père nourri de comique troupier pendant ses années de captivité, avait de temps à autre prononcé imprudemment le mot "robert" pour désigner l'avantage féminin, devant le frêle adolescent que j'étais.

 

Comme il était né en 1913 juste avant que le biberon Robert n’ait terminé sa carrière dans les foyers domestiques de notre beau pays, peut-être que ses papilles gustatives avaient elles aussi conservé le souvenir du goût du caoutchouc naturel de la tétine de ce premier biberon des temps modernes.

Je me dis enfin que grâce à la Samaritaine où décidément on trouvait tout, j’avais pu suivre gratuitement un cours de linguistique appliquée, ce dont je serais toujours reconnaissant à l’égard de cette enseigne symbole sur la planète entière de la Francité sinon de l’amabilité et de la modernité commerciale.

L’enseigne a malheureusement fermé, ce qui ne m’a point étonné du fait notamment du faible coefficient moyen d’amabilité de ses vendeurs et vendeuses. Trop de générations d’entre eux du profil décrit ci-dessus, ont servi dans le même style ce grand magasin, pour que l’enseigne franchisse durablement le cap du XXI ème siècle.

Dommage !

 

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