Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
17 mars 2016 4 17 /03 /mars /2016 15:13

Chapitre 1 : un étrange coupe-gorge.


Le dealer du square d'Anvers derrière la palissade d'un immeuble en cours de rénovation, était en pleine négociation nocturne avec ses clients. Il y en avait pour tous les types de consommateurs: crack pour les amateurs de défonce rapide; cocaïne pour les jeunes branchés; héroïne pour les amateurs de voyage en planeur; cannabis pour les petites bourses et les timides en matière de drogue. Mais jamais pour les mineurs. (Quand on vend de la dope, on a ses principes tout de même!)


Même après la proclamation de l'état d'urgence, notre "honnête commerçant" avait su préserver son fonds de commerce, malgré une présence policière renforcée par l’état d’urgence. Il proposait une offre de qualité octroyée par des fournisseurs turcs à peu près réglos et la demande était intarissable.

Bref son trafic illégal ne se portait pas trop mal et la hausse régulière de celui-ci ne portait pas la marque d'une croissance exponentielle qui aurait pu susciter une rivalité dangereuse entre commerçants concurrents. Peuchère, il n’était pas à Marseille et ne craignait pas de finir avec une rafale de kalachnikov dans les tripes.

Néanmoins, il discutait ferme sur les prix et parlait haut et fort derrière les planches en bois du chantier laissé libre la nuit à la circulation de toutes sortes de zonards plus ou moins fréquentables et des jeunes des beaux quartiers qui venaient s'encanailler a deux pas de Pigalle et de la Place de Clichy. C'était en quelque sorte un terrain d'aventures de nuit pour amateurs de paradis artificiels assez friqués pour éviter qu'il ne se livre à des coupes de ses produits aux effets sanitaires désastreux. Il vendait de la m... Mais c'était de la bonne! La preuve, il en consommait lui-même assez pour s’en être rendu malade.

Notre vendeur de produits illicites avait le verbe haut et ne s'en laissait pas conter face à ses compagnons de la nuit qui le trouvaient toujours trop cher. "Tu veux m'arracher le coeur de me proposer un prix aussi bas. C'est de la blanche d'Afghanistan" première qualité qui vient directement du Pan..."


Il n'eut même pas le temps de prononcer la deuxième syllabe de la célèbre vallée et de ses environs où le pavot s'épanouit si facilement sous la surveillance avisée des seigneurs de guerre et des talibans.

Sous l'œil incrédule de son interlocuteur, un grand black famélique aux deux bras meurtris par la multiplication des piqûres de seringue, le visage chafoin du margoulin marchand de mort blanche se figea.

Un carreau d'arbalète venait juste de lui traverser la gorge en lui transperçant net la trachée au niveau de la pomme d'Adam.

Embrumé par les vapeurs paralysantes de la mort qui s'emparaient si soudainement de lui, il s'effondra en silence les yeux hagards, sur son client effaré par l'issue si surprenante de ce qui ne devait être au départ qu'une simple négociation entre gens qui savent ce que drogue veut
dire.

Le client était tellement effrayés d'être couvert du sang de la gorge du dealer qui dégoulinait sur lui, qu'il n'eut même pas l'idée avant de fuir à toutes jambes, de récupérer la marchandise du défunt. "Pas la peine de prévenir la flicaille" s’était-il dit. "Ça ne m'apportera que des ennuis. De plus, mon titre de séjour est en cours de renouvellement. Je n'ai aucune envie de revenir croupir à Bamako. Il fait plus froid à Paris, mais on est plus libre de ses mouvements à l'ombre de la Tour Eiffel. Tout de même, ça devient dangereux de vivre dans la capitale de la Gaule."


Le lendemain, à l'ouverture du chantier, l'ouvrier qui le premier pénétra dans cet espace qui aurait dû normalement être interdit d'accès au public, ne put que constater le macabre spectacle de celui qui venait d'être exécuté comme aux plus belles heures de la fin du Moyen-âge. La rigidité cadavérique avait fait son œuvre et le visage de la victime portait la marque extatique du passage soudain de la vie au trépas. Pour un peu, il aurait mérité d'être exposé au musée Grévin plus que sur un austère plateau de la morgue.

Le commissaire de l'arrondissement surnommé "Gros Bill" par les gens du quartier du fait d'un embonpoint prononcé, s'était déplacé en personne, étonné par la nature étrange du crime. "Le flingue dans le quartier c'est plus courant que l'arbalète pour envoyer son prochain dans l'autre monde. Quel est le malade qui a fait ça?" dit-il en examinant le cadavre à la gorge si bien traversée par le carreau fait d'une courte tige de bois entourée d'une pointe d'a
cier.

"À voir les barrettes de shit qu'il avait dans les poches de son manteau, il ne vendait pas que des bonbons aux gamins du quartier. Mais les règlements de compte entre "junkies", ça ne se règle pas d'habitude avec des armes du XIV ème siècle. En tout cas, il n'a pas l'air d'avoir souffert. La carotide a été tranchée nette. La blessure est franche. Le type qui a fait ça, est un sacré tireur. Guillaume Tell, pas mort!

Le légiste aura du boulot pour nous dire à quelle heure ce petit saligaud est mort. Ça en fait un de moins pour la brigade des stupéfiants. De toute façon, celle-ci a du boulot dans ce fichu quartier à deux pas de Stalingrad. Au moins, ça nous sort de l'ordinaire. Les crimes à coup de balles de revolver ou au couteau à cran d'arrêt, ça commençait à m'ennuyer."

Puis Gros Bill quitta les lieux non sans avoir recommandé à ses inspecteurs présents sur les lieux de chercher dans le voisinage, l'arme du crime. "On ne sait jamais, le meurtrier aura peut-être laissé ses empreintes digitales sur l'arbalète. Allez, exécution, trouvez-moi des traces de ce taré qui a fait ça. Ce dealer, ce n'était pas un saint, mais tout de même, finir comme ça, ce n'est pas un cadeau."

Chapitre 2: Coup direct au coeur.


Le pavé de la rue Blanche même par temps sec, brillait tellement qu'il éblouissait les yeux de Jacques, grand amateur de spectacles parisiens. Il sortait d'un bar louche après avoir revu avec plaisir le dernier show du Moulin Rouge. Les danseuses plus ou moins dévêtues et les spectacles avec paillettes, c'était son truc.

Et comme il ne détestait pas fréquenter les cabarets de l'avenue de Clichy qui proposaient à leurs clients des boissons alcoolisées pendant le spectacle de strip-tease qui lui permettait de soulager sa misère sexuelle, il s'adonnait à son addiction la nuit, alors qu'il ne buvait avec ses collègues de bureau le jour que des boissons de midinettes.

C'était tout juste le jour au bar qu'il fréquentait pour jouer au PMU, il acceptait de boire une bière avec ses voisins turfistes. Même pour les courses de chevaux, il savait se limiter à un budget raisonnable, alors que dés la nuit tombée, il se ruinait en boissons à l'éthanol. Sage le jour, fou la nuit, c'était le principe qu'il s'était fixé et il n'y dérogeait pas.


Sans famille, ni femme, ce quarantenaire noyait son chagrin dans l'alcool faute de n'avoir pu nouer de relation stable avec personne. La boisson forte, le breuvage d'homme, c'était son truc et il ne faisait rien pour résister à son vice qui lui permettait de supporter son vide existentiel.


Grand usager de la nuit parisienne, il savait qu'il se démolissait le foie à grands coups de cocktails divers et de scotch, mais il lui fallait ça pour se confronter à la solitude insoutenable qu'il ressentait dans son minable studio qui se trouvait au fond d'une petite impasse perpendiculaire à la rue Blanche.


Cette nuit là, Jacques a forcé sur la dive bouteille. Il vient de sortir d'un peep-show sans intérêt qui l'a laissée sur sa faim, mais pas sur sa soif, au point d'avoir du mal à ne pas tituber en rentrant chez lui. Un verre ça va, six verres bonjour les dégâts surtout si le liquide titre 45 degrés.


Tout à coup notre trop jeune alcoolique tellement imbibé qu'il a du mal à mettre la clé dans la serrure de la porte de son appartement, vient de sentir une présence derrière lui. Il se retourne Mais il a bien tort car sans avoir le temps de réagir, il reçoit en plein cœur la lame tranchante d'une arme de jet lancée par celui dont il a senti trop tard la présence.



Sans comprendre ce qui lui arrive Jacques sauvé d'une cirrhose certaine en préparation, s'effondre au sol et meurt, tué sur le coup sans avoir souffert du coup qui lui a été porté. Sa nuit et sa vie s'achèvent dans la surprise et l'incompréhension la plus totale. Le drame s'est joué en silence, sans un cri. Le cadavre de Jacques gît sur le pavé de l'impasse où après ses déambulations nocturnes, il constatait chaque soir en pleurant son impasse existentielle entre deux verres d'alcool.



Le lendemain matin, un passant a repéré la victime au profil d'autant plus remarquable que la pointe d'une lance est demeurée fichée dans son coeur, comme si l'auteur du crime qui ne faisait aucun doute avait souhaité que l'arme soit connue des services de police et de tous les passants.

Le gros Bill prévenu par la patrouille de son commissariat, s'est encore une fois déplacé sur les lieux du crime. Etonné par le type d'arme utilisé, il commence à y perdre son latin. "La semaine dernière un carreau d'arbalète dans le cou, pourquoi pas, et cette fois-ci, une pointe de lance dans le muscle cardiaque. Deux armes du Moyen-âge pour deux meurtres dans le même quartier, une fois un dealer tué, une autre un noctambule qui pue l'alcool à plein nez le palpitant planté à mort, ça commence à faire beaucoup."


Et ce matin, c'est encore plus spectaculaire." Une lance en plein coeur; on n'est tout de même pas dans un siège de château-fort" dit il en regardant le cadavre du quarantenaire aux traits prématurément usés pour cause de consommation excessive d’alcool.


Encore un fêtard qui aura fait une mauvaise rencontre au fond de cette impasse glauque. "Regardez, lui dit un inspecteur, "il a encore un ticket de la boîte de nuit d'où il est sorti avant de rentrer chez lui et de se faire tuer. Mais le plus étonnant c'est que comme le type au carreau d'arbalète, il n'a même pas eu le temps d'avoir peur avant de mourir. On dirait même qu'il sourit."

"Comme sourire, il y a plus gai," dit Gros Bill,. "Je rentre au commissariat. Cherchez dans les poubelles, vous pourriez peut-être trouver le bois de lance qui a tué ce malheureux. Avec un peu de chance, on trouvera quelques empreintes ADN.

3) Frappe dans le dos.

L'histoire commence par une scène de la vie quotidienne dans un café populaire du 9ème arrondissement: " mais tu vas arrêter de fumer comme un sapeur, Josette. Ma terrasse de café avec toi, ne ressemble plus qu'à un cendrier plein de tes mégots. A ce niveau tu n'es plus une fumeuse" dit Jo le cafetier, "tu es une cheminée d'usine ou un pot d'échappement de locomotive à vapeur. Si ça continue, je vais perdre tous les clients du haut de la rue des Martyrs qui en ont marre de marcher sur un tapis de mégots quand ils entrent dans mon café.Qu'est ce que ce serait s'il était inscrit sur les paquets de cigarette, "fumer c'est bon pour la santé? Tu veux vraiment finir à l'hôpital Gustave Roussy à Villejuif avec une bonne chimio et des tuyaux dans la bouche avec en prime un poumon artificiel."
"T'inquiètes pas, bonhomme" lui répondit elle. "Le tabac c'est mon problème et j'assume. En plus t'es quand même un peu faux cul de me reprocher de fumer alors que je suis ta premiere cliente de cigarettes Marlboro."

"Au moins si tu fumais des Gauloises, tu fumerais français," lui dit Jo satisfait d'emprunter les chemins d'un poujadisme franchouillard très en vogue chez les cafetiers, pour clore ce dialogue houleux.Pourtant Josette savait bien que l'herbe à Nicot était le plus sûr artisan de sa déchéance. L'abus du tabac l'avait peu à peu rendue grise comme les blouses des écoliers des photos de Doisneau. A force d'avoir les mains jaunies, les dents noires et de sentir le tabac froid, elle avait perdu son boulot d'hôtesse d'accueil dans une boutique de téléphonie du quartier. Le clinquant des couleurs du magasin s'accordait mal avec sa mine cireuse et ses cheveux sombres et filasses qui auraient mieux convenu au temps du noir et blanc.

Depuis, elle traînait de petits boulots en petits boulots en sachant qu'aux yeux des autres, elle était plus proche de la ménopause que de la quarantaine qu'elle venait pourtant à peine d'atteindre. Versée dans le commerce, son charme féminin déclinant avec l'âge et ...le tabac, elle avait de plus en plus de mal à trouver un emploi et des subsides réguliers.

Et côté coeur, elle avait fini par décourager tous les représentants de la gent masculine qui de temps en temps s'étaient intéressé à elle. Son haleine fétide dont la cause était sa consommation tabagique annihilait à chaque fois la libido de ses prétendants qui osaient entrer dans son misérable petit logement qui fleurait fort la nicotine. On dit souvent que les hommes n'ont pas d'odorat. Avec Josette, cette affirmation ne collait pas pour cause de tabacomanie avancée.


Seul avantage de son vice, elle ne risquait pas l'obésité puisque la fumée lui servait de plat de résistance quotidien. Pour un peu, on aurait pu croire qu'elle mangeait ses mégots.
Elle était même d'une maigreur à faire peur à tel point que ses voisins de terrasse de café l'avaient affublée du doux surnom de "sac d'os."


Agacée par l'algarade avec le cafetier qu'elle aimait pourtant bien, elle avait décidé de rentrer chez elle pour continuer à se livrer dans sa chambre de bonne, à son culte consacré au Dieu Nicot. Il faisait nuit, les magasins s'étaient vidés de leurs clients qui en ces temps d'état d'urgence se faisaient rares dans le haut de la rue des Martyrs une fois la nuit tombée.


Elle savait aussi que ses crises d'asthme répétées qui l'épuisait jour après jour, ne devait rien à la nature....." Je commence à coûter cher à la sécu, avec tous les soins dont j'ai besoin. Elle me doit bien ça après toutes les cotisations sociales que je lui ai versées. Ça vaut bien quelques consultations chez le médecin." se disait elle en silence.


Elle marchait d'un pas rapide en descendant la rue pour rejoindre son havre gris de fumée qui était à deux pas de Notre Dame de Lorette, quand soudain, au croisement de la tour d'Auvergne, elle sentit une présence derrière elle. Elle voulut se retourner, mais elle n'en eut pas le temps, stoppée net par un énorme coup dans le dos qui lui fit perdre définitivement connaissance.
Le dos fendu par une hache, fauchée par ce projectile d'un autre temps, elle s'effondra en embrassant le bitume les bras en croix sans même comprendre que la Parque venait de couper son fil de vie bien avant les métastases du cancer au poumon dont Jo le cafetier la menaçait chaque fois qu'elle fréquentait son établissement.


La triste vie de Josette la fumeuse et l'enfumeuse du quartier, touchait à sa fin, par la violence assassine d'une arme médiévale lancée par un meurtrier pourtant bien d'aujourd'hui.
Bref récit d'un une fin extraordinaire pour une habitante du quartier bien ordinaire.


Le lendemain, prévenu par l'épicier du quartier horrifié par le spectacle du cadavre de Josette la hache plantée dans le dos, le gros Bill une nouvelle fois sur les lieux pour cause de crimes médiévaux à répétition, s'exclama: "mais ils vont me rendre chèvre, le où les meurtriers qui utilisent ces armes des temps perdus. Un jour un dealer avec un carreau d'arbalète, un autre un alcoolo bourré comme un coin avec une lance, un autre une fumeuse invétérée avec une hache d'antan. C'est pas humain de tuer les gens comme ça. Vous avez vu cette horreur; la colonne vertébrale de cette malheureuse qui pue la nicotine à plein nez, a été complètement sectionnée par cette hache du Moyen-âge.

L'assassin n'y est pas allé de main morte. Le gros Bill encore tout ému par ce spectacle macabre, ajouta: "et en plus, j'ai tout le monde sur le dos. Le préfet hurle au téléphone en m'ordonnant de régler cette affaire au plus vite. La presse parle du tueur fou qui rôde dans le 9ème arrondissement de Paris. Les patrons de boîte de nuit viennent se plaindre de la moindre fréquentation du public pour cause de meurtres dingues. Et pas un indice pour trouver le ou les malades qui ont fait ça.


En tout cas, mon Q.I n'est pas suffisant pour trouver le fil rouge qui relie ces trois affaires. Je ne suis pas Sherlock Holmes, ni Hercule Poirot. Mas je n'ai pas dit mon dernier mot. Si ça continue, je vais sortir mon arme fatale, même si elle est un peu encombrante et bruyante.

Chapitre 4) L'arme fatale.


Son arme fatale, sa botte secrète, pour le commissaire c'était sa soeur Sidonie. Sa grande sœur qui l'avait toujours couvé dans son enfance et qui avec le temps était devenue sa conseillère quand sur le plan professionnel, il se sentait dans l'impasse. À vrai dire, Sidonie, c'était un vrai personnage de roman policier. Une "madame sans gêne" dans la maison poulaga qui prenait en charge l'enquête sans titre officiel dés que son frère l'appelait au secours. Un bulldozer qui savait faire avancer une enquête sans trop s'embarrasser du code de procédure légale dont elle ignorait totalement le contenu. De l'intuition, du bon sens et un culot d'enfer lui servaient de méthode pour venir à bout des énigmes les plus ardues. Et le commissaire savait se servir d'une telle ressource si peu orthodoxe, mais efficace quand sa conscience policière prise en défaut lui donnait la migraine.


Elle avait tout d'une mère dodue, d'une matrone qui tenait plus de Berurier en jupon que d'Aphrodite mais qui avait oublié d'être sotte et à qui on ne faisait pas boire l'eau des nouilles. Et puis on ne pouvait pas lui résister parce qu'elle avait les yeux qui brillent et un sourire charmeur qui emportait tout sur son passage. Ces questionnements étaient souvent ravageurs et avaient dans un passé récent, permis de résoudre les affaires les plus tordues. Certains disaient même que la difficulté la stimulait. Sidonie, le gros Bill ne l'appelait jamais pour des affaires simples qu'il savait résoudre lui-même. Il avait sa fierté tout de même! Mais cette fois, il allait falloir employer les grands moyens pour élucider c'est trois crimes venus d'ailleurs et d'un autre temps.


Au commissariat, on savait que quand elle arrivait, il y avait une affaire sérieuse à traiter et que l'heure était grave. Sous cape, les inspecteurs ricanaient souvent."

Le gros Bill de toute façon, il n'aurait jamais été commissaire sans sa Sidonie." Mais entre eux, ils se disaient: de toute façon, on a du bol, il ne nous maltraite pas trop même quand il y a un coup de chauffe, pourvu qu'on obéisse aux consignes de Sidonie." Eux-même se disaient qu'elle avait des doigts de fée malgré sa corpulence, pour trouver une aiguille dans une botte de foin quand son frère à bout de ressources classiques la sollicitait.

Bill était donc en train de monter l'escalier pour appeler sa soeur au secours quand le jeune inspecteur Tom, l'appela d'une voix angoissée: "Commissaire, commissaire, on vient de trouver un quatrième cadavre au pied de la grille d'entrée de Notre dame de Lorette.


-C'est encore un vieux clochard qui aura trop bu et qui a succombé au froid de loup qu'il fait depuis hier," répondit-il.


- C'est bien un clochard avec sa bouteille de gros rouge dans sa besace, mais l'étonnant c'est qu'on l'a retrouvé la tête fracassée avec une masse d'arme que l'assassin a laissée sur place.

Il n'est pas beau à voir le malheureux avec son visage défoncé. Son crâne a explosé comme une grenade. Le gars qui a fait ça est un hercule. Défoncer un pauvre clodo de cette manière, ça passe l'entendement."



C'est incroyable lui répondit le commissaire, il y a un malade qui circule la nuit dans le quartier et qui se la joue chevalier au temps des croisades!

Vraiment il faut que j'appelle Sidonie. Peut-être arrivera-t-elle à dénicher le sens de ces meurtres et à trouver son auteur. Car de mon point de vue, il ne peut y avoir qu'une seule personne pour faire des trucs pareils, à moins qu'il ne s'agisse d'une bande d'écorcheurs. Et dans ce cas, à ce rythme, il va y avoir du grabuge dans le quartier. Bonjour la psychose populaire. "



Pas de chance, le portable de Sidonie répondait aux abonnés absents. A plusieurs reprises le commissaire la rappela mais en vain jusque tard le soir. "Où peut-elle être passée, bon sang! Toujours en vadrouille," se dit- il. Elle n'est tout de même pas partie en cure d'amaigrissement à Brides les bains. Ce n'est pas la saison. Elle n'est jamais là quand il le faudrait.

Mais dés six heures du matin la sonnerie du portable du commissaire interrompit son sommeil de gros bébé et la voix tonitruante de Sidonie retentit à ses oreilles.
-"Dis moi Bill sais tu que tu as les honneurs du Parisien? Et pas avec n'importe quel titre !


"-Lequel?" répondit le commissaire la voix encore ensommeillée?
-"Crimes en série: le 9eme arrondissement retombe en plein Moyen-âge.

"
Tu dois avoir une belle taupe dans ta taule parce que le journaliste donne force détails sur tes quatre cadavres avec des détails plus gores les uns que les autres. Tu devrais surveiller tes troupes et dire à tes collègues de moins fréquenter les hommes de presse. Si ça continue, tu vas avoir les honneurs de BFM-TV. Bref, tu vas sûrement avoir besoin de mon aide pour trouver le poète qui a fait ça.


- Je n'osais pas te le demander. Mais ne va pas croire ces bobards de journaleux. Ils urinent de la copie comme s'ils avaient avalé des énurétiques pour vendre leur feuille de choux.

- Oui mais pour cette fois-ci, un carreau d'arbalète, une pointe de lance, une hache et une masse d'arme, ça peut faire légitimement jaser.

Le meurtrier a du visiter le château de Pierrefonds ou celui de Guedelon, pour se livrer à de pareils meurtres. Tu n'as pas une petite idée sur le hobereau dérangé qui se promène impunément dans ton quartier?

- Non, pas la moindre. Si tu pouvais m'éclairer sur ces crimes qui me dépassent, ça m'arrangerait.


- Je veux bien t'aider, mais pour commencer, je vais t'imposer une visite au musée de Cluny, ça nous mettra dans l'ambiance.


- Ça ne commence pas bien. Tu ne veux pas m'épargner ce pensum. Les vieilles pierres, c''est pas vraiment mon truc. Je préfère l'ambiance chaude des boîtes de nuit.


- Je doute que ton meurtrier ne fréquente les établissements dont tu assures la surveillance, en costume de chevalier noir. Ce n'est pas encore mardi-gras et le carnaval, c'est à Venise, pas à Paris.


- Pourquoi pas? Dans ce quartier, j'en aurais vu de belles. Tu te souviens de l'affaire des femmes dépecées par un restaurateur chinois. Ça avait fait un tabac, jusqu'à ce que tu me trouves le coupable.
- Oui, à cette époque, ça avait du faire un paquet de nems pour les restos du coin. Mais maintenant que le meurtrier est au frais et à l'ombre pour un moment à la prison de Clairvaux, revenons à nos moutons ou plutôt à notre tueur.


- Parle plutôt d'un soudard sans foi ni loi. Je peux te dire trois choses à son sujet. Il n'agit que la nuit. C'est un sacré lanceur d'armes blanches. Et ses victimes sont addictes à la drogue, à l'alcool ou au tabac. Pour finir il n'agit pour mon malheur que dans le quartier. Une vraie déveine.


- Ne te plains pas. Comme ça, tu n'es pas au chômage et ça t'occupe. On a des traces ADN du labo à partir des armes qui ont été laissées par ce troubadour de choc?


- Même pas. Il a du mettre des gants. Avec le froid qu'il fait en ce moment, il vaut mieux éviter d'avoir les doigts gourds pour lancer ce genre de projectiles si l'on veut atteindre sa cible. On a les armes, c'est tout.


- C'est tout ce que tu as comme indice? C'est un peu maigre.
- C'est pour ça que je t'ai appelée Sidonie. Tu vas bien nous mettre sur la piste du dingue qui a fait ça.


- Tu es sûr qu'il n'y en a qu'un. Peut-être qu'ils sont plusieurs à se la jouer tueurs du Moyen-âge?


- Je ne t'ai pas appelé pour affoler le quartier avec de pareilles suppositions.


- Calme toi frérot, j'envisage toutes les pistes sans me censurer, c'est tout.

- Tu pars déjà?

- Oui, j'ai une petite idée derrière la tête.


- Je suppose que ça fait partie de ton jardin secret et que tu ne veux pas me dire où tu vas traîner tes pattes.


- T'as tout compris frérot, mais pour ta gouverne, j'ai encore des jambes. Ce n'est pas parce que tu fais partie de la "rousse" que tu dois mal parler....et surtout à ta Soeur.


- Je ne suis pas encore membre de l'Académie française Sidonie, et je ne suis plus un gamin, mais fais vite, si on retrouve un cinquième cadavre, ça va être l'émeute dans le 9ème.


-Ciao Frérot."

Chapitre 5) Vent de fronde.


Dîna n'était pas mécontente de sa soirée. Le long de l'avenue Trudaine qui était devenu son domaine, cette jeune et jolie péripatéticienne avait trouvé plus de clients que d'habitude et son portefeuille était bien rempli.

C'est qu'en ces temps d'invasion migratoire, la concurrence était rude. Non seulement il lui fallait vendre ses charmes en concurrençant les redoutables filles de l'est, mais il fallait maintenant faire face aux filles du Proche-Orient débarquées par bateaux entiers de la Méditerranée.

Sans papier, ni ressources, il fallait bien que ces pauvres filles trouvent des subsides en pratiquant le plus vieux métier du monde. En ces temps de mondialisation malheureuse, Dîna peinait à trouver des clients nouveaux en dehors des habitués qui l'appréciaient.

Elle était chère mais ses prestations étaient de qualité. Et le petit hôtel de passe qu'elle avait trouvé pour ses rendez vous galants dans une rue adjacente et peu passante, n'était pas désagréable. De plus la patronne était aimable ce qui ne gâtait rien.


Ce soir là, Dîna rentrait chez elle dans le studio coquet qu'elle avait trouvé au bas de la rue de Clichy depuis quelques mois, satisfaite de sa soirée plus lucrative que d'habitude, quand elle sentit que quelqu'un l'a suivait. Inquiète, elle accéléra le pas, mais peine perdue, elle entendait toujours les pas de l'inconnu qui marchait derrière elle.

Craignant pour sa recette, elle sortit de son sac sa bombe lacrymogène qu'elle avait déjà utilisée à deux reprises pour faire fuir ses agresseurs, mais elle n'eut même pas le temps de se retourner. Elle entendit un sifflement puis ressentit un violent choc à la tempe avant de s'effondrer sans connaissance sur le trottoir.

Un passant la trouva inanimée quelques minutes plus tard et alerta la police. Dépêché sur place, l'inspecteur de police, ne put que constater le décès de l'honorable travailleuse du sexe. Mais trois éléments lui firent comprendre que la victime n'avait pas succombé à un simple malaise: la pointe d'un silex tranchant était enfoncée dans la tempe droite, ce qui n'avait laissé aucune chance à la malheure
use.

Une fronde de chanvre avait été laissée sur sa victime et quatre autres cailloux bien aiguisés avaient été déposés sur sa gorge dénudée, comme si l'auteur de ce crime avait voulu montrer l'origine médiévale de l'arme utilisée. Une vraie signature d'artiste en quelque sorte.


L'inspecteur au courant des meurtres précédents crut bon de réveiller Bill en pleine nuit. Celui-ci déboula dare-dare sur les lieux. En voyant le spectacle, le commissaire déconfit se dit: "c'est quand-même extravagant; maintenant, le meurtrier s'attaque à une prostituée bien connue du quartier sans même lui prendre sa recette de la nuit.

Bref, il ne s'intéresse même pas au fric et la piste crapuleuse ne peut même pas être retenue. Dans notre malheur, nous avons de la chance. Si le malade qui a fait ça s'intéressait à l'Ancien Testament, nous aurions retrouvé la victime sans sa tête, pour refaire le coup de David et Goliath. En tout cas, à la préf, ils vont vraiment commencer à s'énerver de voir que l'enquête n'avance pas et que la série continue. Et Sidonie qui ne donne pas signe de vie. Que peut-elle bien faire, bon sang?"


Toute la journée, Bill tenta d'appeler sa soeur entre deux échanges téléphoniques avec ses supérieurs, les journalistes en quête d'informations nouvelles et les simples quidams tout heureux de transmettre un scoop plus ou moins fumeux pour faire avancer l'enquête. Et plus notre brave commissaire tentait de la faire progresser, plus il sentait qu'un épais brouillard lui faisait écran pour l'empêcher de trouver le ou les coupables errant en toute impunité dans les rues de son neuvième arrondissement qu'il connaissait pourtant comme sa poche.


Vers vingt trois heures Sidonie finit par l'appeler alors que Bill était encore au commissariat. Il se prépare à lui souffler dans les bronches. Mais celle-ci autoritaire, le coupe net dans son élan: Je viens te voir dans ta tôle. À tous les coups, ta ligne est sur écoute et pour l'instant, il vaut mieux être discret. J'ai des choses intéressantes à te dire. »


Trois quart d'heures après, elle arrive en voiture qu'elle gare sans vergogne sur une place de parking où il est indiqué "réservé police". L'agent de garde tente de protester mais il ne résiste pas au ton comminatoire de Sidonie qui lui enjoint d'ouvrir la porte pour aller rejoindre son frère. Toujours aussi autoritaire, elle entre dans son bureau sans même frapper et se contente de lui dire: "bonjour frérot dis-donc dans le quartier ca brûle comme un bûcher de l'Inquisition!"

Habitué aux débordements de sa sœur, Bill ne se laisse pas démonter: "Ah te voilà enfin Sidonie, Mais bon sang, ça fait trois jours que je n'ai aucune nouvelle de toi. Tu disparais sans me laisser de nouvelle et jour après jour, le quai des orfevres de fait plus pressant. Avec le meurtre de la nuit précédente, ils m'ont même menacé de me retirer l'affaire sur ordre du ministre de l'intérieur si je ne leur donne pas le début du commencement d'une piste. Il faut dire que l'article du Monde cet après-midi et la Une du 20 heures ce soir à TF1 sur le tueur fou du Moyen- Âge ont eu un succès fou. L'opinion publique est à cran et ça souffle fort au quai des orfèvres. Je vais être balayé comme un fétu de paille malgré mon poids si ça continue sur l'air de mais que fait la police."

- Tout doux frérot, j'enquête et ça prend forcément du temps. Et puis tu devrais être content. L'auteur de ces crimes signe de mieux en mieux ses performances et demeure dans le stricte cadre du XIII ème ou du XIV ème siècle. Ça me permet d'orienter mes recherches vers les maniaques de l'épique chère à Violet le duc.
-Tu ne voudrais pas en plus qu'il utilise une arme exotique comme une sagaie de la savane africaine, une sarbacane d'Amazonie avec des fléchettes au curare ou une machette du Mato-Grosso, pendant
que tu y es?


- J'en suis sûr foi de Sidonie, le ou les auteurs de ces crimes, je ne sais pas encore, ont vraiment un trip pour le Moyen-âge.


- Et qu'est ce qui te fais dire ça?


- J'ai mis trois jours à chercher l'origine probable des armes qui ont permis de tuer ses victimes et je crois que j'ai trouvé.


- Raconte Sidonie. Je n'aime pas qu'on me fasse languir.


- "On" prénom malhonnête frérot, mais comme je suis gentille, je vais satisfaire ta curiosité: regarde sur internet à la rubrique boutique médiévale et tu verras que si tu veux trouver des armes blanches sans permis, tu as largement de quoi faire passer ta soeur qui t'énerve tant, dans l'autre monde. Aucun problème pour trouver des arcs et des flèches, des coutelas de toute dimension, des dagues bien effilées de tous types, des épées de toutes catégories etc. Et en vente libre sauf aux mineurs (tout de même). En plus objectivement si tu veux tuer ton prochain à coup de cimeterre, ce n'est pas très cher.


-Tu ne vas tout de même pas me faire croire que le meurtrier a commandé ses armes sur internet. Si c'était le cas, ce serait un jeu d'enfant de retrouver celui qui a commandé ce genre de jouets avec le numéro de carte bleue.


-Tu me prends vraiment pour une dinde, frérot. Je ne vais pas demander à un de tes inspecteurs de perdre une semaine à scruter des listings de factures pour trouver un hypothétique suspect. C'est pourquoi j'ai perdu du temps à chercher d'autres sources d'approvisionnement.


-Lesquelles?

La conversation est interrompue par un appel téléphonique: Bill devient blanc comme un linge et raccroche lente
ment.



-"Qu'est-ce qui t'arrive Frérots, tu es malade?


-On vient de retrouver un transsexuel transformé en martyr de Saint Sébastien percé de flèches derrière l'église de la Sainte Trinité.


-Ça commence à à faire épidémie tous ces meurtres.


-Je pars tout de suite sur les lieux. Ça va être l'émeute place Beauvau et je vais passer un sale quart d'heure.
-Je vais avec toi, ça me permettra de te dire la suite de mes recherches. Objectivement, je crois que je suis sur la bonne piste.
-Réfléchis vite. Il faut arrêter le massac
re."

Chapitre 6 : Les emplettes de Sidonie.



La petite rue à l'arrière de l'Eglise de la Trinité, avait été bloquée à la circulation pour que les enquêteurs puissent procéder à leurs investigations "en toute quiétude." Le gros Bill et Sidonie arrivés sur les lieux franchirent la barrière de police pour examiner la victime de plus près. Criblée de flèches et à moitié nue, elle avait en effet tout du martyr bien connu qui fut le sujet de prédilection de nombreux peintres italiens à l'époque de la Renaissance, comme si le meurtrier s'était acharné afin que l'on fasse bien le lien entre le crime et la célèbre peinture. "Et en plus, le criminel est cultivé" s'exclama Sidonie presque admirative devant cette mort qu'elle aurait volontiers qualifié d'artistique. Et seul le politiquement correct l'avait dissuadé d'en dire plus.



Le masque figé du cadavre avec une pomme d'Adam saillante et des traits virils malgré des lèvres rougies couleur carmin, contrastait avec la rondeur artificielle de sa poitrine remplie sans doute de collagène. Ses cuisses musclées et ses mollets saillants n'avaient non plus rien de féminin même si la hauteur des talons de ses chaussures pouvait laisser à penser qu'on avait à faire à une femme. Bill s'intéressait à la victime au contraire de Sidonie qui concentrait plutôt son regard sur l'arc et le carquois plein de flèches que l'assassin avait laissés sur place.

-"Ne touche pas aux armes, Sidonie, si ça se trouve, il y a de l'ADN dessus.

- Je cherche surtout s'il y a une marque déposée sur l'arc. Mais à l'évidence le coupable l'a effacée. Et sur les flèches, c'est pareil. Nous avons affaire à un gros malin qui prend ses précautions. Mais regarde leur empennage, il est couvert de fleurs de lys. Et ça c'est un détail très intéressant qui va me permettre d'avancer."


-Tu peux m'expliquer Sidonie, car à ce stade je n'y comprends rien?


- Et bien voilà, je suis partie de l'hypothèse que le tordu qui a fait ça, ne commettra jamais l'imprudence d'acheter son matériel sur internet de peur d'être facilement repéré. C'est pourquoi j'ai arpenté les environs de Paris et la capitale elle-même pour trouver les magasins spécialisés qui vendent ce genre d'articles. C'est pourquoi ça m'a demandé un peu de temps.

- Et alors?


- Je suis d'abord allé à Rouen.


- Pour y manger du canard à la rouennaise?


- Mais non frérot, pour aller voir un magasin tout près de la place du marché où a été brûlée Jeanne d'Arc dont l'enseigne évocatrice se trouve être: "A la pucelle d'Orléans."


Dans cette boutique, il y avait un peu de tout ce qui pouvait de près ressembler à la patronne de la France et à la guerre de cent ans: Des livres, des peintures, des tapisseries, des sculptures, divers bibelots à l'effigie de la sainte, des maquettes de château-fort etc. Il y avait même en plastique moulé "made in Taïwan" la représentation du bûcher de Jeanne avec l'évêque Pierre Cauchon brandissant sa croix face à la malheureuse saisie par les flammes. Que du bon goût!

En outre, j'ai pu y voir aussi toutes sortes d'objets qui démontraient aux clients potentiels à quel point, le siècle de Jeanne avait été celui de la guerre: une armure de chevalier avec un heaume à pointe, un mannequin recouvert d'une imposante cotte de mailles, une hallebarde qui d'après mes souvenirs relève plutôt de la Renaissance, des dagues aux lames plus ou moins longues, des épées de toute sorte et bien entendu des arcs et des flèches.


Comme je m'attardais dans sa boutique, la commerçante m'a demandé si je cherchais un objet particulier. J'ai saisi un ouvrage sur les écorcheurs de la guerre de Cent ans que je lui ai tendu, histoire de lui montrer que je n'étais pas venue uniquement pour visiter son petit musée en l'honneur de celle qui avait su réveiller les Français dans le but de "bouter l'Anglois" hors du royaume de France.


Forte de cet achat, j'ai pu entamer plus facilement la conversation avec mon interlocutrice à qui j'avais demandé de me faire un paquet cadeau, histoire d'engager le dialogue sans qu'elle ait l'impression désagréable de subir un interrogatoire.
- Vous vendez beaucoup d'armes comme celle-ci en lui montrant une épée?


- C'est curieux mais j'en vends au moins une par semaine. Je sais qu'il y a beaucoup de gentilhommières dans la région, mais tout de même! À chaque fois, j'ai envie de demander au client qui m'achète cette arme du passé ce qu'il va bien en faire. Mais comme je ne veux pas décourager son achat et que le refus de vente n'est pas très commerçant, je ne dis rien, de sorte que je suis incapable de vous dire si de tels objets contondants servent de décoration dans un salon d'apparat ou s'ils finissent dans un placard à balais. .

À ma connaissance si vous me permettez de faire de l'humour noir, je n'ai jamais entendu dans la région parler de quelqu'un qui se serait fait couper la tête avec le glaive de Lancelot! Heureusement, je ne tiens pas à risquer des ennuis avec la police en qualité de marchand d'armes sans permis."


- "C'est tout ce que tu as trouvé pendant les trois jours où tu étais invisible? C'est un peu maigre, " lui dit le commissaire un peu bougon.


- "Sois un peu patient Bill, après mon bref séjour à Rouen, j'ai été faire un tour à Provins pour voir s'il n'y avait pas un magasin du style de celui de Rouen et je l'ai trouvé dans la citadelle dont je te recommande la visite. (Elle est tout de même classée au patrimoine mondial de l'humanité par l'UNESCO.)

Cette fois-ci, j'ai trouvé une enseigne "à la boutique d'antan" qui vendait des objets à peu près similaires. Pour parfaire son fonds de commerce, le propriétaire vendait aussi des produits alimentaires façon Moyen-âge: farine d'épeautre, fèves, topinambours, choux, rutabagas, carottes, châtaignes et ail faisaient partie du menu. Pour faire bonne mesure, on trouvait aussi du hareng salé de la Baltique, du lard gras et du pâté de chevreuil à l'ancienne et du jambon de sanglier.

J'ai cherché vainement du paon rôti, qui constituait un plat de choix à la table des seigneurs du Moyen-âge, mais je n'en ai pas trouvé.

Au fond de la boutique, il y avait aussi toutes sortes de coutelas dont certains auraient pu permettre d'embrocher un bœuf. Et comme je contemplais ces objets tranchants depuis un moment, le jeune commerçant finit par le dire: "ça vous intéresse? C'est fou ce que je peux en vendre de ces couteaux.

À croire que les clients s'amusent à faire des concours de lancer. Je lui ai répondu: "vous vendez des arcs et des flèches? Je n'en ai plus pour l'instant, la semaine dernière, j'ai été dévalisé. Il y a deux ou trois clubs de tir à l'arc tout près d'ici. Ça doit être très branché de tirer avec un arc façon Robin des bois."


Je suis rentrée à Paris, en me disant que j'étais peut-être sur la bonne voie. L'assassin était sans doute un maniaque d'armes de jet. Il fallait juste que je trouve le magasin où il se fournit. Juste une question de patience.


- Tu ne vas tout de même pas me faire croire qu'il pourrait se fournir dans un magasin parisien. C'est de l'inconscience!


- Et pourquoi pas, s'il paye en liquide, il ne laisse pas de traces.


- Et tu as trouvé des magasins de ce type en plein Paris.
- Oui, au moins trois.

- Lesquels?


- Le premier tu le trouves rue Chanoinesse à deux pas de la cathédrale. Il s'appelle. "Les beaux cadeaux de Quasimodo." Quand on entre, on peut prendre peur parce que le patron est à peu près aussi difforme que le héros tragique de "Notre Dame de Paris", le célèbre roman de Totor.


- C'est qui cet écrivain?


- Côté culture générale, On ne t'a rien appris à l'école des commissaires de police, frérot. Victor Hugo, tu as déjà entendu parler?


- Écoute Sidonie, tu crois vraiment que c'est le moment de parler littérature? Allez dis moi quelles sont les autres supérettes du Moyen Âge que tu es allée visiter.


- J'ai trouvé "Au trésor des templiers" rue du four à quelques encablures de la place Saint Sulpice. L'employé est habillé en croisé pour mettre le client dans l'ambiance.


- C'est tout?

- Non, j ai trouvé encore un autre commerce rue Boulanger dans le cinquième arrondissement intitulé "Au vieux Lutèce" à deux pas des arènes du même nom.

Dans les trois cas, quand tu entres dans la boutique, tu ressens la même impression de capharnaüm mal rangé, rempli d'objets des temps perdus, mais surtout à vocation guerrière. Si j'avais voulu, j'aurais pu me constituer un véritable arsenal d'armes destinées à tuer mon prochain, comme celles que tu as pu voir sur les victimes de ton cher neuvième arrondissement au sujet desquelles tu m'as appelée au secours.


- Tu leur as posé quelques questions à ces honorable commerçants?


- A chaque fois, j'ai utilisé à peu près la même technique. Je leur ai acheté un objet d'époque pour les mettre en confiance. (J'ai gardé les facturettes pour que tu me rembourses.) Je leur ai demandé s'ils avaient une clientèle d'habitués disposés à faire l'acquisition de ces trouvailles si peu en usage dans la vie quotidienne.

Aussi extraordinaire que cela puisse te paraître, ils m'ont répondu tous les trois qu'ils avaient comme clients, des amoureux du Moyen âge qui venaient les voir régulièrement pour acquérir les "merveilles médiévales" les plus étranges y compris des armes.

Et parmi ces armes, j'ai trouvé toutes celles qui ont permis de faire passer de vie à trépas, les victimes de ton cher neuvième arrondissement.


- Et que fait-on avec ça? On déboule dans ces magasins pour trouver le nom de ces clients dérangés afin de les interroger?


- Si tu veux faire foirer l'enquête, tu n'as qu'as faire comme ça. Laisse-moi encore un peu de temps. J'ai besoin de questionner tes inspecteurs qui ont fouillé les vêtements et les sacs des pauvres hères que le meurtrier s'acharne à massacrer façon médiévale. J'ai besoin de trouver d'autres traits d'union que l'origine des armes pour comprendre la cause profonde de leur mort violente.

Excuses moi, mais il fait froid et je commence à être fatiguée. Je rentre chez moi pour faire un gros dodo. Salut frérot, toi aussi fais de beaux rêves."

- Après le spectacle peu ragoûtant de ce travelot criblé de flèches, je risque plutôt de faire des cauchemars. De toute façon, demain, ça va être l'enfer avec la presse et la Préfecture. Je vais au moins pouvoir dire au quai des orfèvres qu'on tient une piste, mais qu'à ce stade, je ne peux rien dire. À bientôt Sidonie. Et ne me laisse pas en carafe à nouveau pendant trois jours."

7) Un poignard encombrant.


Le lendemain, Sidonie " envahit" le commissariat pour interroger les inspecteurs chargés de l'enquête. Elle tombe sur Roger qui n'a pas inventé la poudre, mais qu'elle sait opiniâtre avec son côté casseur de tas de cailloux. "Il n'a pas son pareil pour trouver un gramme d'or dans le lit d'une rivière avec un simple tamis," se dit elle. "Il va bien me trouver le détail qui va bien pour nous mener sur la piste du malade qui fiche la panique dans le quartier avec ces armes d'un autre temps."


"-Dis moi Roger, tu n'as trouvé aucun point commun entre ces victimes? S'il y en avait un, nous aurions peut- être une petite chance d'avancer.


-Écoute Sidonie, j'ai peut-être une petite idée, mais ce que je vais te dire, ça peut partir en eau de boudin: tu as remarqué que la plupart des victimes souffrait plus ou moins d'addiction à la drogue, au tabac ou à l'alcool.


- Apparemment pas notre Saint-Sébastien de la Trinité?


- Si, son sac était bourré de neuroleptiques à assommer un éléphant en rut. Mais je continue. Pour l'instant, sur les effets de tous ces macchabées qui ne roulaient pas sur l'or, j'ai trouvé au moins quatre tickets d'attente du dispensaire de la rue Montholon. Le dealer ne consommait pas que des bonbons à la menthe. La fumeuse devait avoir les poumons bouchés comme une cheminée à la fin de l'hiver de sorte qu'elle devait souffrir de bronchite chronique. La prostituée devait sans doute se surveiller pour éviter d'attraper la syphilis ou le sida et le transsexuel devait se bourrer de tranquillisants pour supporter son état.

Quant au clochard, la fraise qu'il portait en guise de nez, démontrait à l'évidence que son foie était marqué par une cirrhose avancée. Le gros rouge qui tâche à haute dose, ça fait rarement du bien à l'organisme. Il n'avait pas de ticket sur lui, mais ca m'étonnerait qu'il n'ait jamais fréquenté la rue Montholon. C'est le repaire des alcoolos qui veulent se soigner quand il est déjà trop tard. En plus, l'hiver ça leur permet de se mettre au chaud quelques heures.


- Je vais aller faire une visite à ce dispensaire. On ne sait jamais.


-Tu sais Sidonie, n'y vas pas trop fort dans ce centre de santé. Ils accueillent toute la misère du monde. Les médecins qui y travaillent sont des gens bien. Il faut vraiment avoir le feu sacré pour fréquenter une telle clientèle qui ne sent pas toujours la rose. Ne fonce pas dedans comme un pachyderme en colère.

Tu ne vas tout de même pas nous bousiller une des rares institutions sociales du quartier plus connu pour ses boîtes de nuit et ses hôtels de passe.


- Ne t'inquiète pas Roger, je vais y aller comme une simple malade. Après tout, il faut bien que je commence à soigner mon embonpoint. Je vais bien trouver un toubib du centre pour me prescrire un régime.


- Je vais appeler pour t'obtenir un rendez-vous rapidement. Je leur envoie souvent des clients qui ont besoin de soins sans qu'il soit nécessaire qu'ils aillent aux urgences. Ça ira plus vite pour ton enquête qui est aussi la nôtre. Ça serait bien que tu trouves le fou qui fait ça. Je n'ai pas envie de changer de commissaire!

Le gros Bill, il est paraît-il sur un siège éjectable avec tous ces meurtres dont on ne trouve pas le ou les auteurs. C'est la rumeur qui court. "

Vingt minutes plus tard, Sidonie se présente devant le centre de santé Montholon dont Roger lui a recommandé les thérapeutes pour leurs qualités humaines et sociales.


"Le bâtiment de trois étages aurait besoin d'un sérieux coup de ravalement," se dit-elle en y entrant par un portail métallique à la peinture défraîchie. A l'intérieur le hall d'accueil à la peinture jaune et délavée, ne donne pas vraiment envie d'y passer son temps pour attendre son tour. La moquette brune est hors d'âge et les banquettes métalliques ne sont pas confortables au point de n'éprouver aucun désir d'y poser ses fesses et de préférer demeurer debout. Rien à voir avec une clinique du XVIème arrondissement.


Quelques patients mal habillés, mal rasés aux yeux décavés et des mères avec leurs enfants braillards, achèvent de faire de ce lieu, une zone à éviter absolument. On dirait que tout est fait pour qu'une atmosphère très "médecine de la misère" règne dans ces saints lieux, pense Sidonie en tendant sa carte Vitale à la secrétaire maigre jusqu'à passer pour anorexique. Sa mine revêche et sa voix peu aimable, sont de nature à faire fuir tout client en capacité de payer le ticket modérateur dans une officine médicale ordinaire.

Sauf que dans le quartier, les médecins conventionnés sans dépassement d'honoraire, ça ne court pas les rues. Bref, le malade ne fréquente ce dispensaire que s'il ne peut pas faire autrement. On y fait la queue longtemps, l'accueil n'est pas chaleureux, on a toute chance d'attraper les maladies infectieuses des autres patients, mais au moins, c'est gratuit. Un vrai petit service d'urgence en miniature fréquenté par les seuls cas sociaux du neuvième arrondissement.

Au bout de trois quart d'heures d'attente, notre supplétive du Commissaire est appelée dans le cabinet médical. "Enfin" se dit-elle excédée par ce délai. Elle entre dans un local fraîchement repeint en vert sans doute pour calmer les patients nerveux à force de "patienter."

Le médecin est en blouse blanche avec des manchons en lustrine comme dans les années cinquante. Une vraie caricature de médecine sociale. Il téléphone sur son portable et ne la regarde même pas, semblant oublier qu'en principe le malade doit être roi comme le client. Il trône derrière un vieux bureau métallique comme on n'en voit même plus dans les caisses de sécurité sociale. "Faire pauvre semble être la règle d'or de ce centre de santé" pense tout haut Sidonie. "A ce niveau, ce n'est plus un principe, c'est une philosophie et un projet d'entreprise."

Au bout de quelques longues minutes, le thérapeute, un grand gaillard athlétique complètement chauve et dont la joue gauche est marquée par une cicatrice peu esthétique, daigne enfin raccrocher. Il regarde Sidonie fixement avec ses yeux bleu acier presqu'effrayants et daigne enfin lui adresser la parole:
"- Docteur Requiem pour vous servir. Vous venez me voir pour quoi ma petite dame?


- " Je ne suis pas une petite dame, mais je suis trop grosse et j'ai une varice à la jambe droite qui me fait mal " lui répond-elle, amusée par le nom du médecin qui conviendrait mieux à un agent des pompes funèbres qu'à un disciple d'Esculape.


- Ça j'avais remarqué que vous n'étiez pas maigre. Vous êtes même franchement forte. Pas de diabète?


- À ma connaissance non" fit-elle estomaquée par la familiarité du toubib.


- "Mettez vous sur la balance qui est derrière vous, je voudrais connaître votre poids."

Touchée par sa délicatesse, elle se retourne pour mesurer sa masse corporelle et se fige sur l'instrument de mesure quand elle aperçoit une dague de bonne taille accrochée au mur en guise de décoration.


Comme son regard ne décroche pas de cette arme blanche qui lui fait face et qui semble lui donner une solide piste pour son enquête criminelle, le docteur Requiem la rappelle à l'ordre: "Bon, vous n'allez pas y passer une heure sur cette balance. Vous allez finir par me la casser. Vous pesez combien.?


- 90 kilos.


- Continuez à manger n'importe quoi et vous atteindrez bientôt le quintal" lui dit-il sur un ton péremptoire. Je suis sûr que vous préférez les pommes de terre aux carottes et la charcuterie bien grasse au poisson. Dans votre cas, il vaut mieux éviter le beurre, le coca et le Nutella.



Sidonie qui n'a pourtant pas la langue dans sa poche, éprouve une sérieuse envie de "claquer le beignet" à ce goujat qui traite ses patients de façon d'autant plus irrespectueuse, qu'ils sont présupposés être de condition modeste voire misérable. Elle n'en fait rien pour ne pas l'effaroucher dans l'intérêt de l'enquête et joue à la patiente soumise devant l'autorité médicale.

Elle récupère des mains du docteur, la énième ordonnance où figurent un traitement au daflon, une cure d'amaigrissement, une glycémie et un régime sans sel.

"Au moins, il ne me propose pas de traitement miracle propre à me déglinguer la santé, ce mufle".


Elle quitte le centre de santé contente de sa visite. "Ce poignard en guise de décoration, c'est tout de même un indice. Quant à ce goujat de medecin, si méprisant vis à vis de ses patients, je vais demander à Bill s'il ne figure pas dans un fichier de la police.

On ne sait jamais. Il a peut- être fait un voyage dans le temps comme Blake et Mortimer dans le piège diabolique. Ça doit être traumatisant de se retrouver en pleine guerre de cent ans comme dans la B.D.! Il y a de quoi devenir fou."


" Il me reste à retourner dans les trois magasins pour vérifier si l'un d'eux ne vend pas des flèches à l'empennage marqué de fleurs de lys comme je l'ai vu sur ce malheureux transsexuel. On pourra peut-être me dire au passage si notre médecin balafré figure au nombre de leurs clients. Après tout avec un nom pareil, il est prédestiné pour faire un parfait assassin.


Si c'est lui le coupable, il va falloir que j'arrive à comprendre pourquoi un médecin qui a prononcé le serment d'Hippocrate, soigne ses patients le jour, pour les faire passer dans l'autre monde la nuit, et en sus avec des armes d'un autre temps. En général, les tueurs en série officient avec le même engin de mort. Dans notre affaire, ce sont des ustensiles différents d'une même époque mais tout aussi efficaces pour envoyer ses congénères "ad patres". Et pourquoi s'en prendre à des paumés du quartier en mauvais état de santé? C'est vraiment une étrange enquête que doit résoudre mon frérot. Heureusement que sa grande soeur se décarcasse"

8. Scène de ménage.


Cette fois-ci, le commissaire est parvenu à convaincre sa soeur de venir à l'heure au rendez-vous qu'il lui a fixé dans son bureau. (Un peu d'autorité ne fait jamais de mal à personne.) D'emblée, il s'adresse à son enquêtrice parallèle sur un ton de reproche:

"Sidonie," dit le gros Bill, "tu peux me raconter ce que tu es allée faire au centre de santé de la rue Montholon? Tu m'as demandé de faire une recherche officielle sur le docteur Gustave Requiem et tu ne m'as même pas dit pourquoi. Je veux bien demeurer dans le brouillard pour les besoins de l'enquête, mais il y a des limites.

- C'est assez simple à comprendre, toutes les victimes de notre affaire ont fréquenté le centre de santé avant leur mort comme l'a indiqué ton inspecteur. De plus, après ma consultation médicale, j'ai fait vérifier par Roger ton inspecteur, auprès de la secrétaire administrative du centre qu'elles étaient soignées par ce docteur, ce qui était bien le cas. C'est quand même une coïncidence troublante.

- Oui je sais, Marcel Morgue le médecin légiste du coin, qui sait faire parler les morts comme pas un, m'a confirmé que non seulement les victimes étaient dominées par des pratiques addictives diverses, mais aussi qu'ils consommaient du médicament comme les enfants mangent des bonbons. Le cocktail drogues, alcool, tabac, médocs ne leur valait rien. Le toubib habitué à examiner des horreurs à l'Institut médico-légal a conclu en me disant que dans une certaine mesure, l'assassin avait abrégé leurs souffrances. Tous étaient dans l'antichambre de la mort.


Mais toi, n'as rien trouvé de plus? Une clientèle de toxicos, c'est une indication mais ce n'est pas une preuve pour découvrir celui qui a perpétré ces meurtres. Avant de mettre ces crimes sur le dos du docteur Requiem, il m'en faut un peu plus, sans compter que nous ignorons toujours le mobile.

- Si, si, je suis sûre que nous approchons du but. J'ai vu dans le cabinet médical une superbe dague du XIIIème siècle exposée au mur et Roger qui a interrogé le lendemain de ma visite, la secrétaire ascétique, s'est aperçu que dans la salle d'attente, il y avait des revues intitulées : "A la grande époque du Moyen-âge."

- Jusqu'à maintenant, proposer de telles revues à la clientèle, n'est pas plus délictuel que d'exposer Elle, Marie-Claire ou le Figaro Madame. Tu n'as rien de plus intéressant à me proposer?

- Si, frérot, je suis allée revoir les commerçants des trois magasins spécialisés dans Paris et les trois m'ont affirmé se souvenir de la venue récente d'un client à la joue balafrée qui ressemble fort à celle du docteur. C'est visiblement un collectionneur, car il se fournit régulièrement en armes de tous types qui sont typiques de la grande époque des croisades et de la guerre de Cent ans.

-Collectionner n'est pas tuer, Sidonie. Encore faudrait-il qu'on puisse trouver la collection pour placer le toubib au rang des suspects. Pour l'interroger sans l'effrayer, il va m'en falloir un peu plus. Je n'ai pas envie d'avoir son avocat sur le dos. Il va crier à l'interrogatoire arbitraire.

- Tu n'as rien trouvé d'intéressant au fichier central sur ce grand macho désagréable?

- Pas grand chose: c'est un ancien médecin militaire qui a participé à la guerre du Kosovo pour le compte de la Croix-Rouge à la fin du siècle dernier. Visiblement, il a trouvé dans l'Histoire avec un grand H un dérivatif puisqu'il est aujourd'hui Président de la société des études médiévales du IX ème arrondissement dont le siège se trouve rue Milton en face de l'école élémentaire.

Il habite dans un trois pièces rue de Londres tout près de la place de Budapest et mène une vie sans histoire. Pour finir, il possède à côté du célèbre château de Pierrefonds restauré par Viollet le duc en 1885, une grande résidence secondaire qu'il tient de ses parents aujourd'hui décédés.

- On pourrait peut- être y faire un tour pour voir s'il n'a pas monté dans sa résidence un musée en forme de stock d'armes blanches des temps perdus.

- Sans mandat, tu veux que j'en termine avec mon job de commissaire?

- Trouves moi plutôt un bon serrurier. Je ne vais pas perdre mon temps avec un juge qui va commencer par dire qu'il faut que je débarrasse le terrain, parce que je n'ai pas d'autre titre que celui de "sœur du commissaire". Après tout, on est en état d'urgence, la police pour enquêter a les mains plus libres qu'avant les attentats du 13 novembre 2015.

- Le respect de la loi ne t'étouffe pas Sidonie. Tu sais qu'en République, on n'entre pas comme ça chez les gens.

-Je suis pressée de découvrir le pôt aux roses. C'est tout. Et puis ce médecin chauve et balafré m'a paru bizarre avec sa façon agressive de s'en prendre à mon embonpoint. Si c'est lui qui a fait le coup, je serai ravie qu'il se fasse coffrer.

-L'intuition machophobe, c'est bien, les preuves c'est mieux Sidonie. Ce n'est pas un crime d'aimer le Moyen-âge et de soigner des malades souffrant d'addictions diverses. Et encore une fois, le mobile de ces crimes, tu le perçois? Moi, pas. Il ne dépouille même pas ceux et celle qu'il fait passer dans l'autre monde. Les tueurs désintéressés, ce sont les plus difficiles à découvrir. Celui-ci ne s'attaque qu'à des pauvres gens malades de surcroît. Il ne fait tout de même pas ça pour faire faire des économies à la Sécurité Sociale!

- Si je t'ennuie, je peux arrêter mes investigations. J'aurais un peu de temps pour commencer mon régime alimentaire.

- Bon, va pour la visite de Pierrefonds, Mais pas avant que je me fasse couvrir par le juge. Cette affaire est maintenant trop médiatisée pour que la police puisse travailler en toute discrétion. Le secret de l'instruction, c'est pour les gogos quand BFM TV parle du tueur fou du Moyen-âge tous les soirs.

Roger entre alors soudain dans le bureau du commissaire tout essoufflé pour dire: "chef, chef, par les ragots de voisinage, j'en sais un peu plus sur la vie privée du docteur Requiem et ça pourrait vous intéresser.

- Dis toujours. Sors ton scoop.

- J'ai appris par un malade qui fréquente le centre pour un suivi diabétique, que le docteur s'est récemment fâché tout rouge avec la secrétaire qui criait colle une quasi démente dans le hall d'accueil. Les murs en auraient tremblé tant ils étaient en colère tous les deux.

- Tu peux me dire le rapport entre une bonne engueulade professionnelle et nos victimes?

- Je n'en sais rien, mais j'ai appris à cette occasion que le médecin venait de changer de maîtresse en quittant celle qui gère l'administration du centre au quotidien pour s'acoquiner avec une des collègues médecins du centre arrivée récemment. D'après le témoin c'était inévitable. La première est aimable comme une porte de prison et la nouvelle doctoresse par ses sourires et ses rires met un peu de joie dans un centre à l'atmosphère plutôt lugubre. Le doc a craqué, c'est humain.

Sidonie reprit:

"- Les hommes ont souvent un coeur d'artichaut. Ils cèdent au premier parfum nouveau qui passe devant leur nez. À vrai dire, je le comprends un peu. La secrétaire est un éteignoir de concupiscence qui semble rétive à toute tendresse."

- Trouvez moi des infos sur la secrétaire" conclut Gros Bill, "on ne sait jamais. En attendant notre visite à Pierrefonds, je te laisse Sidonie, j'ai un pince-fesses à la préfecture. Pour une fois que je vais quai des orfèvres pour manger des petits fours, plutôt que pour se prendre des horions, ça va me changer, même si je sais que je vais être pressé de questions par les collègues sur l'état de notre enquête sur ces crimes des temps perdus."


9) Un arsenal impressionnant.


Le surlendemain Sidonie et Bill qui a obtenu un mandat du juge d'instruction sans trop de peine à cause de l'émotion populaire engendrée par ces meurtres à l'arme blanche à répétition, partent pour Pierrefonds. Ils sont bien décidés à fouiller la résidence secondaire du docteur Requiem de fond en comble pour trouver les indices dont ils ont besoin pour confondre le criminel.

Après tout, l'un des plus célèbres d'entre eux qui avait tué des candidats et des candidates à l'exil en Amérique du Sud pendant la deuxième guerre mondiale, le sieur Petiot, était bien médecin. Pourquoi pas le docteur Requiem? Même les porteurs de stéthoscope peuvent devenir dingues.

Pour faire un travail d'intrusion bien propre, ils sont accompagnés par le serrurier agréé par la préfecture qui de plus, va leur servir de témoin, ce qui ne gâche rien. "Le code de procédure pénale, ça se respecte, n'en déplaise à Sidonie," se dit le commissaire en silence de peur d'agacer sa soeur.

Après les embouteillages classiques de la sortie de Paris sur l'autoroute A1 qu'ils empruntent dans une voiture banalisée sans gyrophare, ils atteignent Senlis, puis ils bifurquent sur Crépy en Valois; ils se dirigent cap au nord vers la forêt domaniale de Compiègne et prennent sur la droite la première route départementale qui les mène directement jusqu'à l'imposant château de Pierrefonds si cher à Viollet le Duc.

"On dit que celui qui fut longtemps le chouchou de Prosper Mérimée a pris des libertés avec le vrai Moyen-âge," dit Sidonie, mais sans lui les pierres de ce château auraient servi de matériaux de construction pour les bâtiments du coin. Sauf que Prosper le conservateur en chef des monuments historiques sous le second empire, à commencer par Notre Dame de Paris, n'est pour rien dans la restauration de ce monument puisqu'il est mort en 1870 et que les travaux de restauration n'ont commencé qu'après sa mort pour s'achever en 1885.

Bougon, son frère se contente de lui répondre: "Sidonie, tu es gentille, néanmoins, on n'est pas venus dans ce trou à rats pour faire du tourisme historique et culturel, mais pour démasquer un meurtrier." Du tac au tac, elle lui rétorque: "je sais que ce n'est pas votre fort dans la police, mais un peu de culture n'a jamais fait de mal à personne." Et Bill se tait pour éviter que le ton de la conversation ne monte inutilement. Les auxiliaires de police bénévoles et compétents, comme sa sœur, ça ne courent pas les rues.

Dans le gros bourg, ils cherchent un moment la maison qui sert de résidence secondaire du docteur Requiem sans pouvoir la trouver. Mais grâce aux renseignements d'un "naturel du pays", ils finissent par trouver à l'écart du village une bâtisse imposante dont la boîte aux lettres désigne sans erreur possible le nom de son propriétaire et ce d'autant plus qu'elle est décorée d'un caducée.

La serrure du portail et celle de la porte d'entrée ne résistent pas longtemps aux sollicitations du serrurier très professionnel, ce qui leur permet d'entrer directement dans un grand vestibule. Nos visiteurs intrus sont transportés d'emblée dans une autre époque, celle de Saint Louis, Philippe Le Bel ou Charles VII. Les murs sont couverts de tentures et les sols de tapisseries médiévales. Un massacre de cerf accroché au mur, parachève cette décoration d'un autre temps. S'il n'y avait pas des ampoules électriques au bout des candélabres qui permettent d'éclairer la pièce, on se croirait en plein Moyen-âge.

Les autres pièces du rez de chaussée sont à peu près du même acabit. Une grande cheminée à l'ancienne orne le salon meublé d'une grande table de chêne massif et de chaises rustiques. La cuisine détonne par son réfrigérateur et son imposante cuisinière à gaz. Mais une nature morte avec une coupe de raisin, quelques pommes et deux lièvres pendus à un croc de boucher, ainsi qu'un jambon et quelques saucissons accrochés à un clou, montrent l'attachement du maître des lieux à la nourriture d'antan.

Il ne manque en quelque sorte plus que les costumes d'époque pour que Sidonie se prenne pour une princesse et Bill pour un seigneur.


"Je vais voir ce qu'il y a au premier étage", dit-elle en empruntant l'escalier. Le petit musée est peut-être là-haut."


"Bingo" s'exclame-t-elle après être parvenue sur le palier qui done sur plusieurs chambres. Ce sont plutôt des salles puisque chacune porte un nom bien précis: la première porte le nom de "salle des armes de jet. Une fois la porte franchie, Sidonie aperçoit soigneusement accrochés au mur une dizaine d'arcs et cinq arbalètes étiquetés de façon qu'on en connaisse l'origine. Dans un magasin sont rangés des dizaines de flèches et de carreaux d'arbalète et pour finir des frondes en cuir ou en chanvre avec leurs pierres meurtrières qui sont exposées dans une vitrine, afin sans doute qu'elles soient protégées de la poussière. Au fond de la salle figure, un tableau du XIX ème siècle, qui dépeint la conquête de Jérusalem par les armées franques.


Une fois cette salle visitée, elle entre dans une autre pièce qui a pour nom "la salle des massues." Une centaine de masses d'armes impressionnantes sont accrochées au mur. Certaines sont en bois avec une chaîne et une boule de fonte ou de bronze à leur extrémité. D'autres sont entièrement en métal avec des pointes acérées. D'autres encore, d'une taille impressionnante, sont munies de lames de hache pour mieux blesser l'adversaire.

Comme dans la première salle, un tableau de siège de château-fort datant probablement de la même époque, représente un chevalier en train de massacrer avec un énorme casse-tête, un soudard qui tente de le faire tomber de sa monture. Un troisième espace désigné "salle des épées" renferme dans des belles vitrines, de dagues, de coutelas, de sabres, de glaives, de cimeterres de toute nature.

Des étiquettes en indiquent la date de fabrication probable et l'origine. Les plus grands noms des arsenaux médiévaux y figurent: York en Angleterre, Tolède en Espagne, Solingen en Germanie, Saint-Germain en Laye en France etc. Une fois encore, un tableau fixé au mur, dépeint un seigneur au combat en train d'embrocher son rival sans pitié.

Comme quoi le héros de "pourquoi j'ai mangé mon père" qui redoutait la prolifération des armes mises au point par son géniteur trop inventif, n'a pas fait d'émules.


"Il y a de quoi soutenir un siège et d'envoyer dans l'autre monde des dizaines de nos congénères " dit-elle à son frère parvenu à l'étage." Il ne manque plus qu'une catapulte, un tonneau de poix brûlante et des figurants pour monter un film de siège de château fort."

-"Sidonie, je crois que tu as raison, répondit le commissaire, ça vaut peut-être le coup d'interroger le docteur Requiem que le Moyen-âge semble passionner plus que la médecine.

J'ai l'impression qu'il dépense tout son argent de poche pour acquérir toutes ces armes des temps perdus et que peut-être elles ne sont pas perdues pour tout le monde ou pour ses victimes.

Un appel téléphonique l'interrompt soudain. Il sort son mobile et le met à son oreille. "Comment vas-tu Roger, quoi de neuf à Paris?" Son inspecteur bien-aimé lui tient des propos que Sidonie n'entend pas, mais qui semblent mettre son frère dans un état de sidération avancée.

Elle le voit en effet blêmir au point de devenir blanc comme un linge et de s'affaisser lourdement sur une chaise qui se trouve fort opportunément sur le pallier, comme accablé par la nouvelle qu'il vient d'apprendre. Après avoir repris son souffle, il se ressaisit et dit à Sidonie:


"On rentre à Paris tout de suite, on a un nouveau mort sur les bras

et pas n'importe lequel."


- "On connaît la victime ou c'est encore un quidam pauvre et malade ?" Demande Sidonie.


- "C'est le docteur Requiem, on ne risque plus de l'interroger, il repose en paix si je puis dire, avec une dague en plein coeur."


- "Pas possible! Suicide?"


- "On ne sait pas encore. Sa nouvelle collègue, et accessoirement sa nouvelle maitresse, qui venait le chercher pour le déjeuner de midi, l'a retrouvé baignant dans son sang. Il était déjà sans vie quand elle l'a trouvé dans cet état.

Marcel le collègue de Roger qui était de service, a bouclé le centre de santé où il y avait encore du monde bien que les douze de coups de midi aient sonné depuis un moment. Personne ne peut sortir tant que je ne serai pas sur les lieux. On ne sait jamais. Tous les patients du centre de santé ne sont pas des anges. Il peut s'être battu avec l'un d'entre eux qui l'aura trucidé dans un accès de fureur.


- Et la secrétaire acariâtre, elle fait partie du lot des personnes présentes dans le centre de santé au moment du décès du doc?


-Non, Roger m'a dit qu'elle est en RTT.


-Et...

- Sidonie, tu poseras tes questions à Roger et à Marcel; ce sont de bons inspecteurs. Pour l'instant, il faut rentrer dare-dare. La visite du musée bis de Pierrefonds, c'est terminé pour cette fois-ci. Mais franchement je commence à en avoir ma claque des crimes à l'arme blanche. En attendant nous avons un mort de plus, mais pas forcément un suspect de moins! Le doc, il était peut-être dans le coup."





Chapitre 10) La tragédie d'un cœur d'artichaut.


Bill et Sidonie prennent la voiture. Cette fois-ci, ils mettent le gyrophare et multiplient les excès de vitesse de Pierrefonds jusqu'à Paris pour se rendre le plus vite possible au centre de santé mortifère.

"Comme publicité pour le centre de santé, il n'y a pas mieux" se dit Sidonie. "L'établissement avec ses murs défraîchis ne donnait déjà pas très envie. Alors qu'est-ce que ça va être avec le bruit genéré par la mort d'un de ses médecins."

Arrivés sur place, après avoir traversé la foule des badauds du quartier qui se sont agglutinés rue Montholon, le commissaire et sa soeur franchissent la barrière de police, pénètrent dans les locaux et montent jusqu'au premier étage où se trouve le cabinet médical, théâtre du nouveau drame qui secoue le quartier. Ils y trouvent à côté de Marcel et Roger les deux inspecteurs, le docteur Morgue, préposé aux constatations légales, (ça ne s'invente pas), en train de s'affairer autour du défunt:

"Le malheureux s'est bien arrangé. Il s'est enfoncé la lame de sa dague d'au moins quinze centimètres. Ça n'a pas fait un pli, il est mort sur le coup. Le collègue ne s'est pas raté! Il a dû en avoir marre de soigner les vivants, alors que moi, je ne me lasse pas de m'occuper des défunts qui ont l'avantage d'être toujours très calmes.

- Vous êtes sûr que c'est un suicide," lui demande Sidonie.

- On ne peut jamais jurer de rien. Mais tous les signes d'une autolyse sont bien présents. La seule chose qui me retiendrait pour conclure rapidement, c'est qu'aucune lettre d'explication n'a été trouvée sur place.

Mais telle que je vous connais avec vos qualités de fouineuse invétérée, vous allez bien finir par en trouver une à son domicile.

Il paraît que ces derniers temps, m'a dit l'inspecteur Roger, le docteur Requiem avait une vie sentimentale agitée. Il en a peut-être eu assez d'être sommé de choisir entre ses maîtresses. Ou peut-être a-t-il été traumatisé d'apprendre que plusieurs de ses malades ont été assassinés à l'arme blanche.

- Docteur, un bon lanceur de couteaux pourrait-il tuer un homme à trois mètres de distance?" lui demande encore Sidonie.

- Tout est possible Sidonie, mais si c'est le cas, le tireur a fait montre d'une grande précision et d'une grande puissance. La lame de cette dague est très effilée mais tout de même, il y a des limites à la force humaine. A moins que le ou la coupable ne soit très familière du maniement de telles armes. Je vais tout de même vérifier si sur les vêtements du docteur, je ne trouve pas des traces d'autres tissus non décelables à l'œil nu ou de matière biologique dont l'ADN ne correspondrait pas au sien.

Si c'est le cas, ça signifierait qu'il y avait une présence au moment ou immédiatement après le décès. On ne sait jamais."

Bill et Sidonie abandonnent le médecin légiste à ses macabres investigations pour interroger les témoins présents au moment du drame. Ils prennent leurs coordonnées sans être vraiment sûrs de l'utilité de la récupération d'informations sur de tels témoins. Tous les patients présents sont plutôt des paumés qui n'ont pas visiblement la tête de meurtrier.

Un seul paraît digne d'intérêt. C'est un grand gaillard assez agressif qui vient chercher au centre médical sa dose mensuelle de Lexomil pour trouver la sérénité. "Il n'est pas net ce client," se dit le gros Bill en le laissant partir.

De retour au commissariat, Sidonie demande à Roger, s'il en connaît un peu plus sur la secrétaire administrative du centre. "Elle s'appelle Claudine Darmon", lui répond-il "et en fouillant bien, j'ai constaté que sa vie n'avait pas été un long fleuve tranquille.

- Tu peux m'en dire un peu plus sur elle, avant qu'on ne la fasse venir pour l'interroger," lui demande le commissaire devant sa soeur.

"D'abord, elle a vécu un drame dans son enfance. Elle a perdu ses deux parents dans un accident de voiture quand elle avait douze ans. Quand on vit un drame pareil dans sa vie, on ne doit pas avoir le coeur à la rigolade. Elle a eu la chance d'avoir été recueillie par sa grand-mère qui habitait avenue Trudaine. Elle était gardienne d'immeuble et vivait dans un petit logement. Claudine a suivi une scolarité normale au lycée Chaptal où elle a passé le bac, sans histoire. Mais comme sa grand-mère est tombée malade quand elle avait dix huit ans, elle a dû abandonner ses études faute de ressources. Quelques temps après, celle qui l'avait recueillie, est décédée.

De petits boulots en petits boulots, elle a pu suivre des études de secrétariat au cours Pigier qui lui ont permis d'obtenir ce poste de secrétaire au centre de santé où elle est en poste depuis vingt ans.

- Elle aurait dû être contente de son sort," dit Sidonie, "elle dispose d'un CDI et dans ce centre, elle ne risque pas de tomber au chômage. Il y a du boulot et vu la clientèle, il y en aura toujours.

- Laisses-moi terminer Sidonie," dit Roger. "Tu ne sais pas encore tout. Il y a une quinzaine d'années, elle avait trouvé un chéri qui disposait d'une situation en or. Il était directeur d'agence à la banque d'à côté. Il paraît qu'à cette époque, m'on dit les anciens du quartier, elle avait retrouvé le sourire. Seulement, ça n'a pas duré, parce qu' à l'occasion d'une mutation professionnelle, son amant s'est fâché avec elle et l'a larguée.

En prime, il lui avait laissé un petit cadeau de départ. Elle était enceinte. Elle aurait pu se consoler d'attendre un enfant conçu dans les délices de l'amour, mais la malheureuse a fait quelques semaines plus tard, une fausse couche. Et dans la foulée, elle a fait une énorme déprime qui lui a valu trois mois de séjour à l'hôpital psychiatrique de Sainte Anne. Pour une fois qu'elle passait sur la rive gauche, ce n'était pas pour un lieu de plaisir!

A sa sortie, Claudine calmée aux anxiolytiques et aux psychotropes, n'était plus tout à fait la même personne. Celle que les gens du quartier avaient connu plutôt ouverte et aimable, malgré ses malheurs, ne l'ont plus reconnue. Elle était devenue triste, acariâtre et presque méchante à la moindre contrariété, incapable de sourire et agressive dés qu'au centre, les patients ne présentaient pas leurs papiers de Secu comme il fallait.

- Et avec le docteur Requiem, Comment ça s'est passé?

- Il est arrivé au centre, il y a cinq ans. Au début, Claudine était comme avec les autres médecins, tendue, désagréable, comme si elle ne pouvait pas supporter de travailler avec des hommes qui n'étaient que des copies de celui qui l'avait lâchée pour sa carrière professionnelle.

Mais petit à petit, le docteur Requiem a su l'apprivoiser. Il était bien fait, sa calvitie lui conférait de l'autorité et sans doute sa maturité de quarantenaire lui avait permis de résister aux coups de griffes de Claudine.

Enfin, les voies du cœur sont impénétrables puisqu'il en a fait assez vite sa maîtresse jusqu'à l'an dernier. Bien qu'ils n'habitent pas au même endroit, il emmenait Claudine partout où il pouvait: dans ses soirées du club médiéval du 9ème arrondissement, dans son manoir de Pierrefonds et aussi dans son club d'armes anciennes du vieux Senlis. Pour un peu, les habitués du centre, trouvaient qu'elle était presque redevenue aimable, jusqu'à ce que tout change au mois de mai.

- C'est quoi ce club d'armes anciennes?

- C'est un club, où des amateurs s'amusent à lancer des projectiles avec des armes du moyen-âge. C'est une bande de foldingues qui s'amusent à organiser des concours de lancer de flèches, de carreaux d'arbalète, de couteaux, de massues et des haches qu'ils projettent sur des cibles en forme de soldats du Moyen-âge. Il y a même des lancers de fronde. Il faut vraiment avoir un grain pour faire ça.

Chaque année, ils organisent une grande fête en costume d'époque. J'y suis allé une fois, parce que j'avais reçu une invitation. On y trouve, la fine fleur des nobliaux de la région très genre "fin de race". La dernière fois, les organisateurs ont monté un spectacle avec un tournoi à la Henry II avec des chevaux, des armures et des lances. C'était très réussi. Il ne manquerait qu'une chasse aux cerfs pour que la fête soit complète.

- Il faut de tout pour faire un monde et notre tueur fait peut-être partie de ce club. Et que s'est-il passé au mois de mai, comme tu me l'as dit tout à l'heure?

- L'an dernier, le directeur du centre de santé à reçu l'ordre de la Mairie de Paris son premier financeur après la Sécu, de féminiser le recrutement du corps médical.

Comme dans la clientèle il y a une forte proportion de femmes maghrébines qui rechignent à se faire soigner par des médecins en pantalon, le calcul n'était pas tout à fait idiot pour conserver une patientèle suffisante. En plus, en ces temps de glorification de la parité hommes-femmes, c'est dans l'air du temps. C'est à ce moment là qu'est arrivée Josie.

- Qui est-ce?

- Josie, c'est la doctoresse qui a remplacé le vieux docteur Poiraud au mois de mars de l'an dernier. Je ne sais pas si le directeur, l'a recrutée au sex-appeal, mais Josie, c'est non seulement un bon médecin aux dire de ses patients, mais c'est une vraie bombe dotée d'une poitrine de rêve et de deux yeux de braise, propres à ranimer un vieux moine en fin de vie.

Son charme est d'autant plus redoutable qu'elle est souriante et attirante sans être aguicheuse. Une vraie sirène tombée au hasard dans ces locaux à l'atmosphère lugubre. Face à cette splendide représentante de l'espèce du genre féminin qui avait dix ans de moins qu'elle, Claudine qui venait d'atteindre les quarante ans n'a pas fait longtemps le poids aux côtés du docteur Requiem.

Il n'a pas fallu trois mois au docteur Requiem pour se détourner de celle-ci et goûter une chair plus fraîche et surtout plus aimable et souriante. Bref, notre malheureuse secrétaire, s'est fait larguer une deuxième fois remplacée dans le coeur d'artichaut du toubib par Josie.

- D'où la récente scène orageuse entre Claudine et le docteur Requiem dont tu m'as parlé.

- Exactement." conclut l'inspecteur.

- Dis-moi, Bill, dit Sidonie, ça commence à sentir bon le crime passionnel, cette affaire?

-Pour le docteur d'accord, si le légiste quand il aura terminé ses investigations, exclut la thèse du suicide, mais il reste les autres meurtres qui pour l'instant demeurent inexpliqués.

- J'ai ma petite idée, mais je crois qu'avant toute chose, ce serait bien d'interroger Claudine.

- Elle est introuvable. Elle n'est pas chez elle, rue de la tour d'Auvergne.

- Ça c'est plutôt bon signe pour notre enquête. Ça signifie qu'elle ne se sent pas les fesses toutes propres. Tu dois avoir assez d'indics dans le quartier pour la trouver.

- Ça ne va pas être facile," dit l'inspecteur. "Claudine à part sa maigreur, dispose d'un physique ordinaire. Elle est difficilement repérable. Elle est presque grise et se confond avec les murs. Elle peut très bien avoir quitté le Paris.

-"Ça m'étonnerait," dit Sidonie . "Quand on vit depuis l'enfance dans le même quartier, on ne le quitte pas aussi facilement. J'en ai l'int...

- "Ton intuition, je me la mets où je pense Sidonie," lui répondit le gros Bill agacé. " Je fais diffuser un avis de recherche avec sa photo, ça sera plus sûr. Sept morts, sur fond d'ordonnances médicales, ça commence vraiment à faire beaucoup."

11) Une anguille électrique dans la nasse.



Après ce dernier événement dramatique, le samedi et la journée du dimanche se déroulent sans autre épisode que la perquisition du domicile de Claudine, la secrétaire en fuite. Malheureusement, les deux inspecteurs dépêchés par Gros Bill, ne trouvent rien d'autre comme arme qu'un coupe papier décoré d'une fleur de lys. Pas de quoi tuer son prochain avec un tel outil tranchant!

Ils y trouvent aussi sur un petit bureau directoire quelques photos de Claudine et sa grand-mère. Ils en dénichent une autre où elle se trouve avec feu le docteur Requiem déchirée dans une corbeille à papier. Ils allument un ordinateur dont ils constatent que les données ont été vidées. Pas de cahier décrivant ses mémoires, pas de journal de coeur; pas de planification écrite de meurtres en série. "Ça aurait été trop facile" se disent-ils entre eux.

Le seul détail intéressant qu'ils ont repérés, ce sont les diplômes de divers concours de lancer d'armes que Claudine a obtenus lors des fêtes de Senlis. Un mur de sa chambre en est presque tapissé, ce qui démontre son habileté au tir. À part cette décoration bien instructive, la disparue a tout d'une secrétaire normale et sans autre histoire que ses récents démêlées sentimentaux.

Le dimanche soir, toutefois, Gros Bill est appelé par l'agent de service à se rendre d'urgence au commissariat. Le coeur battant, en bon patron toujours sur la brèche, il s'y rend immédiatement pour aller aux nouvelles, en espérant qu'un nouveau drame ne s'est pas produit. Arrivé sur les lieux, il n'a même pas le temps de passer aux questions d'usage sur les dernières tuiles de la maison.


"Commissaire, commissaire," dit le policier en tenue tout excité, "Lucien et moi nous avons retrouvé votre protégée qui figure sur l'avis de recherche que vous avez lancé il y a quarante huit heures et nous l'avons même embarquée jusqu'au poste.

Mais elle s'est débattue comme une diablesse. Elle a voulu filer comme une anguille et quand nous l'avons attrapée, elle s'est tellement débattue qu'elle est parvenue à me mordre le poignet jusqu'au sang. J'espère au moins qu'elle n'a pas la rage, sinon je suis bon pour la vaccination antirabique.

Nous l'avons mise à l'isolement. Elle a tellement la rage qu'elle serait capable d'électrocuter ses compagnons de cellule. Une vraie furie, cette femme. Elle est maigre comme un clou, mais elle dispose d'une force peu commune. A deux, nous avons eu toutes les peines du monde à la maîtriser."

Le commissaire demande: Et vous l'avez trouvée dans quel endroit?

- C'est le bedeau de l'église Saint Louis d'Antin qui nous a appelé au secours. C'est un ancien de la maison à la retraite qui consacre ses vieux jours à l'entretien de la paroisse. Il a du mérite avec les clients qui passent dans ces lieux.

Il nous contacte de temps en temps quand il ne parvient plus à évacuer des fidèles indésirables qui tardent à partir après l'office. D'habitude, nous venons plutôt déloger des clochards ou des marginaux qui veulent rester dans l'Eglise la nuit pour rester au chaud. En général la seule vue d'un uniforme suffit à les faire partir.

Mais cette fois-ci, elle ne voulait pas sortir du confessionnal où elle s'était réfugiée. Il a fallu empoigner cette dingo pour la faire sortir de son abri. A force de me démener pour la maîtriser, j'ai fini par trouver qu'elle ressemblait fort à la photo de votre avis de recherche.

C'est pourquoi, une fois menottée, nous avons décidé de l'emmener au poste. Après tout, mon bras mordu jusqu'au sang, c'est une violence à agent de la force publique et c'est passible des tribunaux.

J'avais donc un bon motif pour la faire monter dans le panier à salade et c'est ce que nous avons fait.

Pendant le trajet, j'ai failli la bâillonner tellement elle hurlait. Depuis, elle s'est calmée, mais elle semble complètement abattue. C'est sans doute le calme avant une nouvelle tempête. À mon avis, elle est candidate à l'asile."


Le commissaire dit encore au policier: "Bravo les gars, cette fois, nous la tenons et nous allons pouvoir l'interroger. Pour la faire parler, je vais faire venir Agathe la seule inspectrice de la boîte. Avec une femme, elle sera plus en confiance notre cliente, qu'avec des gars nourris à la testostérone. Et n'oublie pas d'aller voir un toubib après ton service pour te faire soigner ta morsure. On ne sait jamais, ce genre de blessure ça peut s'infecter.

J'appelle quand même Sidonie, mon arme fatale pour la mettre au courant de la bonne nouvelle. Elle pourra sans doute me donner des idées, quand notre cliente aura été interrogée."


Pour une fois, sa sœur répond sans délai à son appel et le rejoint dans la demi-heure. Mise au courant de l'arrestation de la ténébreuse Claudine, elle se propose de l'interroger sans délai. Gros Bill lui fait remarquer que la procédure est tout à fait illégale car seuls les fonctionnaires de police sont autorisés à interroger des suspects. Et Sidonie s'insurge:

"Pourquoi m'as tu appelée , si c'est seulement pour la regarder, frérot?

- Je te laisse écouter l'interrogatoire derrière la glace teintée, c'est déjà beaucoup. J'ai simplement besoin de tes lumières pour savoir si elle va raconter des histoires quand on va l'interroger mais pas plus.

- Et qui va la passer à la question?

- J'attends qu'Agathe et l'avocat commis d'office pour commencer la procédure. Ils ne viendront que vers 8 heures. Ça ne sert à rien de les faire venir alors qu'on est encore en pleine nuit.

- Mais Agathe, ton inspectrice, elle est bien gentille, mais elle est sans expérience pour une affaire comme celle-ci. Quant à l'avocat commis d'office, si tu en trouves des huit heures, tu auras bien de la chance. Les gens du barreau ne sont pas des matinaux. Alors, je te propose autre chose.

- Qu'est-ce que tu vas m'inventer encore?

- Enfermes-moi dans sa cellule avec elle.

- Tu as envie de te faire électrocuter par cette torpille?

- Si tu m'entends crier à la mort, tu viendras me chercher en urgence. De toute façon, c'est ça ou je m'en vais.

- Autant te jeter dans la fosse aux lions. D'après mon agent qui l'a mise en cage, c'est une sacrée garce quand elle entre en furie.

- Je te répète qu'à mon avis Agathe est trop nunuche pour tenir un interrogatoire avec cette furieuse. Elle va se faire manger toute crue et elle n'obtiendra rien d'elle."

De guerre lasse, Le gros Bill finit par dire à sa soeur: "bon d'accord, mais, ce sera sans garantie du gouvernement. Et surtout pas de gaffe. Tu ne connais personne dans la taule.

- OK, je vais fonctionner sans filet comme d'habitude. Merci de ta sollicitude. Allez, demande à ton agent de faction de m'emmener dans la cage aux fauves, les menottes aux mains, histoire pour moi de faire "celle qui a fait une bétise aux regard de la loi." Ça nous rapprochera toutes les deux pour engager la conversation.

- Bon courage Sidonie, tu as vraiment de drôles d'idées! Il n'y a plus qu'à faire des prières pour que ça marche. Et surtout ne te pique pas, les anguilles de ce type, ça brûle très fort."

L'agent de service passe les menottes aux poignets de Sidonie. Il la conduit jusqu'à la porte du local vitré où est enfermée la secrétaire et la libère de ses entraves. Et là détective de choc se retrouve bientôt enfermée à trois heures du matin dans une cellule avec une suspecte susceptible d'avoir commis six meurtres!

12. Cellule de commissariat ou confessionnal?


Sidonie entre dans la cellule et s'assoit sans dire autre chose qu'un simple bonjour. Après quelques minutes interminables elle sort de son sac qui lui a été laissé un exemplaire du journal "Détective" qui en fait toujours des tonnes sur les affaires de meurtres. L'exemplaire dont elle dispose porte évidemment sur les crimes en série du 9 ème arrondissement.

Non seulement les journalistes multiplient les détails les plus scabreux sur les conditions dans lesquels les victimes sont passées de l'autre côté du miroir, mais ils émettent des hypothèses farfelues sur les coupables potentiels: Un Robin des bois sanguinaire et vengeur se promène dans les rues. Ou bien c'est un Quasimodo qui a fait le coup ou un bien encore un inquisiteur qui s'en prend à des pêcheurs qui se sont égarés de la bonne voie. En dernière page l'hypothèse d'un as des services spéciaux avec permis de tuer est évoquée sans que le moindre commencement de preuve ne soit fourni dans l'article.

Sidonie finit par poser ce torchon sur la mauvaise banquette sur laquelle elle s'est assise, quand sa voisine de cellule lui demande si elle peut lui emprunter la revue, ce qu'elle accepte de faire bien entendu. Au bout de quelques instants, celle-ci commence à sangloter en lisant ce journal qui prêterait plutôt à rire si on en fait une lecture au second degré, ce qui n'est pas le cas de la secrétaire.


- Qu'est ce qui vous arrive, il ne faut pas vous mettre dans cet état. Ce canard raconte en général trois bêtises par paragraphe. Il mélange allègrement le vrai et le faux pour attirer des lecteurs en mal d'horreurs.


- Je sais que dans ce genre de revues, il y a beaucoup de baratin" dit son interlocutrice en séchant ses larmes.

Et je n'en lis que quand je vais chez le coiffeur. Je ne voudrais pas donner un sou pour ces princes du bobard. Mais cette fois-ci, cette affaire me touche de si près que ça m'angoisse. Le docteur Requiem, vous n'allez pas le croire, c'est mon ex-amant et les victimes ce sont des ex-patients du centre médical dont je suis la secrétaire. Alors vous comprenez, ça fait un choc quand vous lisez ces tragédies dans une feuille de chou.

- Incroyable," dit Sidonie qui fait faussement l'étonnée. "Vous pouvez me raconter votre histoire? Rassurez vous, vis à vis des condés, je suis muette comme une tombe. Je n'ai pas envie d'avoir des ennuis.

Et Claudine mise en confiance décide de se mettre à table:
"Le jour de la mort du docteur, j'étais en RTT. J'étais tellement furieuse contre lui que j'en ai profité pour visiter son appartement dont j'avais conservé un double des clés malgré notre rupture. Mon intention, c'était d'y mettre le bazar histoire de lui montrer que me jeter comme un mouchoir en papier après cinq ans de liaison, ça devait se payer au prix fort.

De surcroît, je voulais retirer de ses affaires toutes les traces de ma présence passée à ses côtés telles que des photos où nous étions ensemble, des petits cadeaux que je lui avais offerts pour son anniversaires et quelques affaires de toilette dont je n'aurais plus jamais l'usage qui étaient restées dans sa salle de bains.

C'est en fouillant dans son bureau que j'ai découvert par hasard l'horrible pot aux roses. Il y avait un classeur, où figuraient la copie des fiches médicales des victimes que Détective relate avec tant de délices: le dealer drogué dont la carotide a été tranchée par un carreau d'arbalète, la fumeuse compulsive tuée d'un coup de hache, le clochard massacré d'un coup de massue, la prostituée dont la tempe a été percée d'une pierre de fronde, l'alcoolique fêtard le coeur percé d'une lance, le transsexuel lardé de flèches.
Je les ai reconnues tout de suite ces fiches, parce que c'est moi qui les constitue et j'y appose en général à sa demande, quelques mentions manuscrites qu'il ne vaut mieux pas mettre dans un fichier informatique.

- De quel genre?


- C'est le docteur Requiem qui m'avait ordonné de mettre la mention "patient à revoir vite" quand il jugeait que l'état de santé de celui-ci se dégradait. Quand il me dictait "patient à revoir très vite," c'est qu'en général, il n'en avait plus pour très longtemps à vivre. C'était une façon polie d'écrire que le malade était incurable. Écrire cette mention dans un fichier au sujet d'un malade, ce n'est guère envisageable.

- C'était un grand optimiste.

- Non, il était simplement lucide. Les clients habituels du centre sont malheureusement en mauvais état de santé.

- Ce qui m'a horrifiée, c'est que sur les cinq fiches, la mention "à revoir très vite" était inscrite. Ceci signifie que les victimes ont été choisies parce qu'elles allaient bientôt mourir.

- Et les armes employées?

- J'ai évidemment fait tout de suite le rapprochement avec les armes blanches que nous utilisions pour nous entraîner aux concours du club de Senlis. Je n'étais pas mauvaise dans ce type d'exercice. J'ai même gagné plusieurs trophées. Mais le doc, il était redoutable et remportait victoire sur victoire. Il faut dire qu'il n'avait pas grand mérite. Avant d'être médecin militaire, il avait été officier dans les commandos de marine.

C'est le genre d'unité militaire où on apprend à tuer ses adversaires avec les engins les plus silencieux possibles pour éviter de se faire repérer. Et les armes de jet font partie par excellence de la panoplie des outils de mort sans bruit. Avec la collection de sa résidence secondaire où il accumulait des armes du Moyen-âge et où nous passions de nombreux week-ends, il avait l'embarras du choix."

-"C'est où cette maison?" lui demande Sidonie comme si elle n'était pas parfaitement déjà au courant.

- A quelques centaines de mètres de Pierrefonds, vous savez c'est cette bourgade où il y a un beau château-fort. Vous savez au sud de Compiègne.


- "Ah oui," répond-elle " comme si elle ne connaissait pas l'endroit, "et après cette découverte macabre, vous avez décidé de le voir sans délai au centre de santé.

- Évidemment, même si ce n'est pas drôle de rencontrer tous les jours des malades dont certains sont des quasi épaves, de là à les tuer pour leur éviter l'agonie, il y avait une marge à ne pas franchir. Il fallait bien que je questionne mon ex-amant pour qu'il me confirme qu'il était bien le coupable de ces crimes horribles. Je voulais savoir si j'avais fréquenté un monstre sans le savoir, pendant toutes ces années.

-Mais vous risquiez d'être remarquée dans le centre de santé en vous y rendant en pleine journée?

- Il y a une porte à l'arrière et un escalier annexe qui mène au premier étage. Je suis la seule en dehors du personnel de ménage du centre à disposer d'une clé. J'ai donc pu entrer dans le cabinet du docteur en fin de matinée sans être remarquée par quiconque. Il attendait un patient qui n'était pas encore arrivé. J'ai donc pu lui parler. Quand il a vu le classeur qu'il cachait chez lui, il est devenu blanc comme un linge et s'est écrasé sur son fauteuil.

Blême d'émotion, je lui ai dit qu'il n'était pas dans la vocation d'un médecin de tuer ses congénères, ce qui était contraire au serment d'Hippocrate. Il m'a simplement répondu que sa carrière avait été marquée par une longue cohabitation avec la mort et que peu à peu, lui était venue une profonde détestation de soigner la lie de l'humanité.

C'est ainsi que lui était venu l'idée d'abréger les souffrances de quelques patients du centre en fin de vie. Les armes des temps perdus, c'était pour le "fun" et le théâtre pour animer la vie du quartier en quelque sorte.

Une telle désinvolture et un tel aveu passaient l'entendement. Mais j'étais tellement stupéfaite que j'ai été incapable de crier "à l'assassin.

-C'est tout ce qu'il vous a dit," reprend Sidonie.

- "Non. Il m'a simplement demandé de lui rendre son classeur qui ne m'appartenait pas en me traitant de sale petite voleuse.

- J'ai reculé en lui disant que j'allais le dénoncer à la police afin qu'il soit mis hors d'état de nuire. Et quand, il a fait mine de se lever, je suis partie précipitamment toujours par la porte de derrière.

- Et ce classeur, vous en avez fait quoi?

- J'ai été le mettre au coffre de ma banque. J'en avais fait ouvrir un depuis le décès de ma grand-mère qui m'a laissé des bijoux en or que je ne tiens pas à garder dans mon appartement à cause des voleurs. J'ai déjà été cambriolée. Une fois qu'une telle cata vous arrive, vous devenez prudente.

- Et pourquoi n'avez vous pas porté ce document à la police?


-J'avais peur qu'on m'accuse d'être à l'origine de ces meurtres. Après tout moi aussi, je sais tirer à l'arc et à l'arbalète. Je sais même tirer à la fronde. Alors je suis allée à la banque et je me suis enfuie jusqu'à Saint Louis d'Antin où je me suis réfugiée. C'est là que les flics m'ont débusquée. J'étais morte de trouille et j'ai paniqué. Je me suis débattue et je me retrouve comme vous au bloc.

- Et pourquoi avoir pris la fuite. Personne ne vous soupçonne à cette heure?

- C'est assez simple à comprendre. Je pars du centre de santé. Le docteur Requiem est encore bien vivant et quelques heures après, j'apprends qu'il est mort et que la police balance entre un suicide ou un meurtre. Vous savez, les nouvelles vont vite dans le quartier.

Comment voulez vous qu'un inspecteur un peu fouinard ne fasse pas un lien entre lui et moi. Et puis cette garce de Josie la nouvelle toubib, est tout à fait capable de raconter qu'elle m'a remplacée dans son cœur et dans son...lit, et que j'ai voulu me venger en lui faisant endosser ces meurtres et pour finir en le tuant."

- Vous craignez de payer à la place du docteur, mais il suffit de vous trouver des alibis pour vous disculper.

- Je n'en ai pas. Une fois rentrée chez moi, je m'enferme et je regarde la télé. Tous ces crimes se sont produits la nuit sauf celui du docteur Requiem si c'en est un. Et comme dans le couloir après notre dernier entretien, j'ai croisé un grand escogriffe qui se rendait dans son cabinet, si la police retrouve ce témoin, j'ai tout pour faire une coupable idéale.

- Évidemment" dit Sidonie, "ça ne s'annonce pas très bien pour vous. Mais le plus simple, ce serait de raconter votre vérité à l'inspecteur quand vous serez interrogée. "

-Vous croyez?

- Absolument. Racontez tout à votre avocat commis d'office qui doit vous assister. Dites lui comment ouvrir le coffre de la banque pour qu'il récupère le classeur, ça montrera votre volonté de coopérer avec la police et la justice. Quant à la mort du docteur, vous n'avez rien à craindre puisque vous dites que vous n'y êtes pour rien. D'ailleurs, je vous ferai remarquer que depuis son décès, il n'y a plus de crime.

- Il m'est toujours arrivé des tuiles dans la vie, alors je ne suis pas très optimiste. Je suis bonne pour la tôle. Mais je dois vous l'avouer, ça fait des années qu'une personne comme vous ne m'a pas écoutée avec tant de gentillesse. Vous appelez comment?
- Sidonie, pour vous servir..."

Tout à coup, la secrétaire et Sidonie entendent du bruit. La porte s'ouvre. On vient chercher Claudine pour l'interrogatoire. L'inspectrice et l'avocate commise d'office sont arrivés. Dans la foulée, la soeur du commissaire sort de la cage de verre, satisfaite de la confession qu'elle vient d'entendre.

La seule différence avec un prêtre, c'est qu'elle n'est pas tenue par le secret du confesseur, d'autant plus que les révélations qu'elle se prépare à transmettre à gros Bill son cher frère et commissaire, vont dans l'intérêt de la malheureuse avec laquelle, elle vient de passer plusieurs heures.

Mais comme il n'a pas voulu la faire participer à un interrogatoire officiel avec la suspecte, elle décide de le faire attendre. Elle se refuse à donner sur le champ à son frère la moindre information sur ce qu'elle a pu glaner sur l'affaire dans la cellule. "Attends cet après-midi frérot , j'ai quelques courses à faire. Et puis tu as sous la main Agathe. Ton inspectrice va certainement lui tirer les vers du nez sans difficulté après ce qu'elle m'a raconté. Tu verras, c'est très instructif."

- Tu es vraiment infernale Sidonie. Si tu n'étais pas ma sœur, je te bouclerais pour dissimulation de preuve.

-Fais ton job, Bill" lui répond elle, "je crois que dans ta vitrine magique j'ai fait largement le mien. Et elle quitte le commissariat satisfaite du devoir accompli, à défaut d'avoir révélé au commissaire tous les fondamentaux de l'affaire. Il lui manque en effet un élément du puzzle. Le docteur Requiem a-t-il été tué ou s'est-il suicidé?


Chapitre 13 Épilogue: meurtres sur ordonnance.


En pleine nuit, Bill appelle sa sœur qui proteste: "Qu'y a t-il encore Bill pour que tu me téléphones à deux heures du matin? C'est pour me dire que Claudine, sur mes conseils, s'est mise à table et a tout déballé à ton inspectrice de choc pendant l'interrogatoire?

- Oui, mais pas seulement. D'abord, à tout hasard, j'ai fait vérifier les dernières opérations bancaires du docteur Requiem. L'inspecteur qui a récupéré les données s'est aperçu que la veille de chaque meurtre, il s'était fait remettre par son banquier 10 000 euros en liquide. 50000 euros, ce n'est pas une somme mais tout de même, c'est plus de la moitié de ma paye en une année.

- Il jouait peut-être dans un cercle de jeux parisien? Tu sais bien que quand des personnes sont sujettes à une addiction aux jeux de hasard, elles sont capables de se ruiner en une ou plusieurs nuits.

- Non, à mon avis ces dépenses sont directement liées aux meurtres et je vais te dire pourquoi. Tu sais que le jour de la mort du docteur, j'avais trouvé l'un des patients pas très net et j'avais récupéré ses coordonnées, histoire de l'interroger en cas de besoin. Il s'appelle Raoul Marqués et il habite rue Lefebvre tout à côté du métro Saint Georges.

- J'ai fait faire une enquête sur lui, et bingo, j'ai récupéré des informations plus qu'intéressantes à son sujet. Ce sympathique garçon a été militaire de carrière et a fait partie de l'unité qu'a commandée le docteur quand il était officier dans les commandos. Sur sa fiche médicale, il est écrit qu'il venait consulter régulièrement au centre et toujours avec le docteur Requiem. Il se sera disputé avec lui et pour finir, lui aura lancé en plein coeur la dague qui servait d'objet de décoration sur le mur.

- A mon avis, frérot, encore une fois, tu n'y es pas du tout. Et même tu n'as rien compris.

- Trop aimable. Pourquoi me dis-tu ça ?

- C'est tout simple : ta version laisse supposer que c'est le medecin qui a perpétré tous ces crimes. Et dans ce cas, tu ne trouveras jamais pourquoi il a sorti du liquide à cinq reprises, quelques heures avant chaque crime.

- Et quelle est ton hypothèse, madame qui sait tout et qui trouve tout?

- Bon sang, mais c'est bien sûr, comme dans l'émission "les cinq dernières minutes". Le commanditaire et le fournisseur d'armes , c'est le docteur comme nous l'a confessé Claudine avec horreur, et l'exécutant, c'est Raoul contre rémunération. A 10000 euros le crime quasiment rituel, c'est tout de même un bon moyen de booster son compte en banque que tu ferais bien de faire vérifier au plus vite.

- Et la mort du docteur?

- "Je ne sais pas" dit Sidonie, "il suffit que Raoul lui ait demandé une rallonge pour ne pas révéler le pot aux roses et que ce dernier lui aura refusée. Pour vérifier tout ça, tu n'as qu'à le boucler très vite, s'il ne s'est pas encore enfui en pressentant que ça sentait le roussi.

- Sidonie, encore une fois, tu as plus qu'éclairé ma lanterne, je passe te prendre et nous allons rue Lefebvre arrêter ce sympathique garçon avec des spécialistes bien protégés et bien armés de la brigade de recherche et d'intervention. On ne sait jamais, ce genre de type est peut-être prêt à résister à un siège en armure ou à lancer de la poix brûlante et des boulets de pierre sur ses assaillants. Attention aux psychopathes, même s'ils proviennent du XIIIème ou du XIV ème siècle."

Trente minutes plus tard, Bill et Sidonie parviennent jusqu'à l'immeuble de la rue Lefebvre où réside habituellement Raoul Marquès.

L'officier de la BRI donne bientôt l'ordre d'investir le deuxième étage.

La porte blindée de l'appartement est ouverte à l'aide d'un bélier et les membres de la brigade aperçoivent dans la pénombre le corps sans vie du suspect dont le ventre est traversé par une dague à la lame impressionnante comme celles des samouraïs quand ils se font hara-kiri.

Un des policiers trouve à ses pieds une enveloppe tachée de sang qu'il communique au commissaire. Celui-ci trop impatient de connaître les dessous de cette étrange affaire, saisit la lettre et commence à la lire sans empêcher Sidonie d'en saisir le contenu derrière son dos:


" Monsieur le juge,



Aujourd'hui 25 février, je préfère mettre fin à mes jours que d'affronter le regard du jury, mais surtout de vivre avec ces meurtres d'un autre temps que j'ai sur la conscience. Quand nous étions en opération, mes camarades et moi, pour affronter l'ennemi que nous avait désigné le commandant Requiem, je n'ai eu aucun regret d'envoyer dans l'autre monde des cibles humaines que la raison d'armée m'avait commandé d'éliminer. J'étais alors un soldat fier d'accomplir son devoir jusqu'à tuer.

Aussi, quand le docteur Requiem m'a proposé de mettre fin aux jours des victimes qu'il m'avait désignées sans me dire auparavant qu'elles étaient des malades au même titre que moi qui fréquentais régulièrement le centre de santé, en échange d'une rémunération destinée à régler mes dettes de jeux, j'ai pensé que je serais toujours empreint de la même désinvolture devant la mort et ce d'autant plus que les armes utilisées avaient l'immense avantage d'être silencieuses.

Mais ce n'est pas ce qui s'est passé, du moins pour la dernière victime.

Quand je me suis aperçu que celui ou celle que je venais de transpercer de plusieurs flèches acérées, était le patient qui, dans la file d'attente, était juste devant moi, j'ai compris que le docteur Requiem avait décidé de s'en prendre à ses malades et que j'étais donc complice de sa folie.

Il m'avait persuadé en effet que les personnes à éliminer avaient commis des fautes impardonnables au regard de la justice et qu'il convenait par un traitement radical qu'elles payent leur dette à la société. Jamais je n'aurais pu imaginer en commettant ces meurtres que j'avais mis fin à la vie de simples malades innocents. Coûter cher à la sécu n'est tout de même un crime. Les contrôleurs URSSAF sont rudes, mais tout de même.

Quand je suis allé le voir et que je lui ai demandé des explications, il m'a simplement répondu qu'il n'avait rien à me dire et que comme Judas, j'avais perçu les deniers de la mise à mort de cinq personnes. En quelque sorte, je n'avais plus qu'à me taire et à vivre avec ces morts sur la conscience. Et je devais être bienheureux de ne pas terminer en prison le reste de mes jours.

Face à l'ex-officier inflexible qui venait de retrouver son autorité d'antan, je n'ai pu rien objecter, comme si j'étais redevenu simple soldat. Et c'est quand j'ai tourné les talons que j'ai aperçu la dague accrochée au mur. D'un seul coup, une folie homicide s'est emparée de moi. J'ai sorti l'arme de son fourreau, je me suis retourné et comme dans les opérations de commando où j'avais excellé et les meurtres récents que j'avais commis, je l'ai lancée sur le docteur Requiem qui l'a reçue en plein coeur. Je suis parti tout de suite après comme si de rien n'était, croisant simplement la secrétaire du centre de santé qui venait de l'arrière de l'immeuble.

Depuis ce jour, ma vie est devenue insupportable. Je ne dors plus au souvenir des victimes que j'ai tuées avec des armes excentriques mais redoutables. Chaque heure , chaque minute de la nuit, je me dis qu'au bout du compte, je n'aurai été qu'un misérable tueur et ce sentiment m'est insupportable

Et comme je crains que la secrétaire du centre ne m'ait dénoncé, je sais que je serai tôt ou tard arrêté. Devenir grâce à la Presse, l'assassin du neuvième arrondissement, le monstre froid du Moyen-Age, le soldat dévoyé par un médecin fou, m'est impossible. Je préfère mettre fin à mes jours par respect pour mes victimes et pour abréger les souffrances morales qui m'accablent.

Quant à la société, Monsieur le juge, elle me remerciera d'avoir mis fin à la vie d'un monstre et d'avoir permis d'économiser des frais de procès. J'espère simplement que dans mon cercueil, je n'aurai pas à vivre l'épreuve du frère d'Abel condamné au remords éternel, racontée par Victor Hugo dans la légende des siècles que j'ai apprise en classe de sixième et dont je me souviens au seuil de ma mort: "L'œil était dans la tombe et regardait Caïn."


Adieu!"

Sidonie ne peut s'empêcher de dire à son frère: "ce n'était pas un enfant de chœur, mais sa mort a du style".

- Style ou pas, Sidonie, au moins, cette affaire est terminée et la pression va baisser du côté du quai des Orfèvres. Avec un peu de chance, j'aurai droit à une médaille pour avoir résolu cette affaire.

- Merci qui pour avoir débloqué la parole de Claudine et découvert le vrai tueur fou du Moyen-âge qui a fichu la pagaille dans ton si xcher neuvième arrondissement?

- Ne te vantes pas Sidonie, Sinon, je ne t'appellerai plus pour la prochaine affaire.

- Gros menteur Bill, tu ne peux pas te passer de moi et de mon intuition féminine.

-Tu m'énerves à la fin.

Je sais. A la prochaine."

Fin.

Repost 0
Frédéric Buffin - dans Polar
commenter cet article
16 mars 2016 3 16 /03 /mars /2016 19:27
Polar: fin de quelques crimes des temps perdus.

13. Épilogue: meurtres sur ordonnance.

En pleine nuit, Bill appelle sa soeur qui proteste: "Qu'y a t-il encore Bill pour que tu me téléphones à deux heures du matin? C'est pour me dire que Claudine, sur mes conseils, s'est mise à table et a tout déballé à ton inspectrice de choc pendant l'interrogatoire?

- Oui, mais pas seulement. D'abord, à tout hasard, j'ai fait vérifier les dernières opérations bancaires du docteur Requiem. L'inspecteur qui a récupéré les données s'est aperçu que la veille de chaque meurtre, il s'était fait remettre par son banquier 10 000 euros en liquide. 50000 euros, ce n'est pas une somme mais tout de même, c'est plus de la moitié de ma paye en une année.

- Il jouait peut-être dans un cercle de jeux parisien? Tu sais bien que quand des personnes sont sujettes à une addiction aux jeux de hasard, elles sont capables de se ruiner en une ou plusieurs nuits.

- Non, à mon avis ces dépenses sont directement liées aux meurtres et je vais te dire pourquoi. Tu sais que le jour de la mort du docteur, j'avais trouvé l'un des patients pas très net et j'avais récupéré ses coordonnées, histoire de l'interroger en cas de besoin. Il s'appelle Raoul Marqués et il habite rue Lefebvre tout à côté du métro Saint Georges.

- J'ai fait faire une enquête sur lui, et bingo, j'ai récupéré des informations plus qu'intéressantes à son sujet. Ce sympathique garçon a été militaire de carrière et a fait partie de l'unité qu'a commandée le docteur quand il était officier dans les commandos. Sur sa fiche médicale, il est écrit qu'il venait consulter régulièrement au centre et toujours avec le docteur Requiem. Il se sera disputé avec lui et pour finir, lui aura lancé en plein coeur la dague qui servait d'objet de décoration sur le mur.

- A mon avis, frérot, encore une fois, tu n'y es pas du tout. Et même tu n'as rien compris.

- Trop aimable. Pourquoi me dis-tu ça ?

- C'est tout simple : ta version laisse supposer que c'est le medecin qui a perpétré tous ces crimes. Et dans ce cas, tu ne trouveras jamais pourquoi il a sorti du liquide à cinq reprises, quelques heures avant chaque crime.

- Et quelle est ton hypothèse, madame qui sait tout et qui trouve tout?

- Bon sang, mais c'est bien sûr, comme dans l'émission "les cinq dernières minutes". Le commanditaire et le fournisseur d'armes , c'est le docteur comme nous l'a confessé Claudine avec horreur, et l'exécutant, c'est Raoul contre rémunération. A 10000 euros le crime quasiment rituel, c'est tout de même un bon moyen de booster son compte en banque que tu ferais bien de faire vérifier au plus vite.

- Et la mort du docteur?

- "Je ne sais pas" dit Sidonie, "il suffit que Raoul lui ait demandé une rallonge pour ne pas révéler le pot aux roses et que ce dernier lui aura refusée. Pour vérifier tout ça, tu n'as qu'à le boucler très vite, s'il ne s'est pas encore enfui en pressentant que ça sentait le roussi.

- Sidonie, encore une fois, tu as plus qu'éclairé ma lanterne, je passe te prendre et nous allons rue Lefebvre arrêter ce sympathique garçon avec des spécialistes bien protégés et bien armés de la brigade de recherche et d'intervention. On ne sait jamais, ce genre de type est peut-être prêt à résister à un siège en armure ou à lancer de la poix brûlante et des boulets de pierre sur ses assaillants. Attention aux psychopathes, même s'ils proviennent du XIIIème ou du XIV ème siècle."

Trente minutes plus tard, Bill et Sidonie parviennent jusqu'à l'immeuble de la rue Lefebvre où réside habituellement Raoul Marquès. L'officier de la BRI donne bientôt l'ordre d'investir le deuxième étage. La porte blindée de l'appartement est ouverte à l'aide d'un bélier et les membres de la brigade aperçoivent dans la pénombre le corps sans vie du suspect dont le ventre est traversé par une dague à la lame impressionnante comme celles des samouraïs quand ils se font hara-kiri.

Un des policiers trouve à ses pieds une enveloppe tachée de sang qu'il communique au commissaire. Celui-ci trop impatient de connaître les dessous de cette étrange affaire, saisit la lettre et commence à la lire sans empêcher Sidonie d'en saisir le contenu derrière son dos:

" Monsieur le juge,

Aujourd'hui 25 février, je préfère mettre fin à mes jours que d'affronter le regard du jury, mais surtout de vivre avec ces meurtres d'un autre temps que j'ai sur la conscience. Quand nous étions en opération, mes camarades et moi, pour affronter l'ennemi que nous avait désigné le commandant Requiem, je n'ai eu aucun regret d'envoyer dans l'autre monde des cibles humaines que la raison d'armée m'avait commandé d'éliminer. J'étais alors un soldat fier d'accomplir son devoir jusqu'à tuer.

Aussi, quand le docteur Requiem m'a proposé de mettre fin aux jours des victimes qu'il m'avait désignées sans me dire auparavant qu'elles étaient des malades au même titre que moi qui fréquentais régulièrement le centre de santé, en échange d'une rémunération destinée à régler mes dettes de jeux, j'ai pensé que je serais toujours empreint de la même désinvolture devant la mort et ce d'autant plus que les armes utilisées avaient l'immense avantage d'être silencieuses.

Mais ce n'est pas ce qui s'est passé, du moins pour la dernière victime. Quand je me suis aperçu que celui ou celle que je venais de transpercer de plusieurs flèches acérées, était le patient qui, dans la file d'attente, était juste devant moi, j'ai compris que le docteur Requiem avait décidé de s'en prendre à ses malades et que j'étais donc complice de sa folie.

Il m'avait persuadé en effet que les personnes à éliminer avaient commis des fautes impardonnables au regard de la justice et qu'il convenait par un traitement radical qu'elles payent leur dette à la société. Jamais je n'aurais pu imaginer en commettant ces meurtres que j'avais mis fin à la vie de simples malades innocents. Coûter cher à la secu n'est tout de même un crime. Les contrôleurs URSSAF sont rudes, mais tout de même.

Quand je suis allé le voir et que je lui ai demandé des explications, il m'a simplement répondu qu'il n'avait rien à me dire et que comme Judas, j'avais perçu les deniers de la mise à mort de cinq personnes. En quelque sorte, je n'avais plus qu'à me taire et à vivre avec ces morts sur la conscience. Et je devais être bienheureux de ne pas terminer en prison le reste de mes jours.

Face à l'ex-officier inflexible qui venait de retrouver son autorité d'antan, je n'ai pu rien objecter, comme si j'étais redevenu simple soldat. Et c'est quand j'ai tourné les talons que j'ai aperçu la dague accrochée au mur. D'un seul coup, une folie homicide s'est emparée de moi. J'ai sorti l'arme de son fourreau, je me suis retourné et comme dans les opérations de commando où j'avais excellé et les meurtres récents que j'avais commis, je l'ai lancée sur le docteur Requiem qui l'a reçue en plein coeur. Je suis parti tout de suite après comme si de rien n'était, croisant simplement la secrétaire du centre de santé qui venait de l'arrière de l'immeuble.

Depuis ce jour, ma vie est devenue insupportable. Je ne dors plus au souvenir des victimes que j'ai tuées avec des armes excentriques mais redoutables. Chaque heure , chaque minute de la nuit, je me dis qu'au bout du compte, je n'aurai été qu'un misérable tueur et ce sentiment m'est insupportable

Et comme je crains que la secrétaire du centre ne m'ait dénoncé, je sais que je serai tôt ou tard arrêté. Devenir grâce à la Presse, l'assassin du neuvième arrondissement, le monstre froid du Moyen-Age, le soldat dévoyé par un médecin fou, m'est impossible. Je préfère mettre fin à mes jours par respect pour mes victimes et pour abréger les souffrances morales qui m'accablent.

Quant à la société, Monsieur le juge, elle me remerciera d'avoir mis fin à la vie d'un monstre et d'avoir permis d'économiser des frais de procès. J'espère simplement que dans mon cercueil, je n'aurai pas à vivre l'épreuve du frère d'Abel condamné au remords éternel, racontée par Victor Hugo dans la légende des siècles que j'ai apprise en classe de sixième et dont je me souviens au seuil de ma mort: "L'œil était dans la tombe et regardait Caïn."

Adieu!"

Sidonie ne peut s'empêcher de dire à son frère: "ce n'était pas un enfant de chœur, mais sa mort a du style".

- Style ou pas, Sidonie, au moins, cette affaire est terminée et la pression va baisser du côté du quai des Orfèvres. Avec un peu de chance, j'aurai droit à une médaille pour avoir résolu cette affaire.

- Merci qui pour avoir débloqué la parole de Claudine et découvert le vrai tueur fou du Moyen-Age?

- Ne te vante pas Sidonie, Sinon, je ne t'appellerai plus pour la prochaine affaire.

- Gros menteur Bill, tu ne peux pas te passer de moi et de mon intuition féminine.

-Tu m'énerves à la fin.

Je sais. A la prochaine."

Fin.

Repost 0
Frédéric Buffin - dans Polar
commenter cet article
12 mars 2016 6 12 /03 /mars /2016 07:25
Polar suite: de quelques crimes des temps perdus.

12. Cellule de commissariat ou confessionnal?

Sidonie entre dans la cellule et s'assoit sans dire autre chose qu'un simple bonjour. Après quelques minutes interminables elle sort de son sac qui lui a été laissé un exemplaire du journal "Détective" qui en fait toujours des tonnes sur les affaires de meurtres. L'exemplaire dont elle dispose porte évidemment sur les crimes en série du 9 ème arrondissement.

Non seulement les journalistes multiplient les détails les plus scabreux sur les conditions dans lesquels les victimes sont passées de l'autre côté du miroir, mais ils émettent des hypothèses farfelues sur les coupables potentiels: Un Robin des bois sanguinaire et vengeur se promène dans les rues. Ou bien c'est un Quasimodo qui a fait le coup ou un bien encore un inquisiteur qui s'en prend à des pêcheurs qui se sont égarés de la bonne voie. En dernière page l'hypothèse d'un as des services spéciaux avec permis de tuer est évoquée sans que le moindre commencement de preuve ne soit fourni dans l'article.

Sidonie finit par poser ce torchon sur la mauvaise banquette sur laquelle elle s'est assise, quand sa voisine de cellule lui demande si elle peut lui emprunter la revue, ce qu'elle accepte de faire bien entendu. Au bout de quelques instants, celle-ci commence à sangloter en lisant ce journal qui prêterait plutôt à rire si on en fait une lecture au second degré, ce qui n'est pas le cas de la secrétaire.
- Qu'est ce qui vous arrive, il ne faut pas vous mettre dans cet état. Ce canard raconte en général trois bêtises par paragraphe. Il mélange allègrement le vrai et le faux pour attirer des lecteurs en mal d'horreurs.
- Je sais que dans ce genre de revues, il y a beaucoup de baratin" dit son interlocutrice en séchant ses larmes. Et je n'en lis que quand je vais chez le coiffeur. Je ne voudrais pas donner un sou pour ces princes du bobard. Mais cette fois-ci, cette affaire me touche de si près que ça m'angoisse. Le docteur Requiem, vous n'allez pas le croire, c'est mon ex-amant et les victimes ce sont des ex-patients du centre médical dont je suis la secrétaire. Alors vous comprenez, ça fait un choc quand vous lisez ces tragédies dans une feuille de chou.

- Incroyable," dit Sidonie qui fait faussement l'étonnée. "Vous pouvez me raconter votre histoire? Rassurez vous, vis à vis des condés, je suis muette comme une tombe. Je n'ai pas envie d'avoir des ennuis.

Et Claudine mise en confiance décide de se mettre à table:
"Le jour de la mort du docteur, j'étais en RTT. J'étais tellement furieuse contre lui que j'en ai profité pour visiter son appartement dont j'avais conservé un double des clés malgré notre rupture. Mon intention, c'était d'y mettre le bazar histoire de lui montrer que me jeter comme un mouchoir en papier après cinq ans de liaison, ça devait se payer au prix fort. De surcroît, je voulais retirer de ses affaires toutes les traces de ma présence passée à ses côtés telles que des photos où nous étions ensemble, des petits cadeaux que je lui avais offerts pour son anniversaires et quelques affaires de toilette dont je n'aurais plus jamais l'usage qui étaient restées dans sa salle de bains.

C'est en fouillant dans son bureau que j'ai découvert par hasard l'horrible pot aux roses. Il y avait un classeur, où figuraient la copie des fiches médicales des victimes que Détective relate avec tant de délices: le dealer drogué dont la carotide a été tranchée par un carreau d'arbalète, la fumeuse compulsive tuée d'un coup de hache, le clochard massacré d'un coup de massue, la prostituée dont la tempe a été percée d'une pierre de fronde, l'alcoolique fêtard le coeur percé d'une lance, le transsexuel lardé de flèches.
Je les ai reconnues tout de suite ces fiches, parce que c'est moi qui les constitue et j'y appose en général à sa demande, quelques mentions manuscrites qu'il ne vaut mieux pas mettre dans un fichier informatique.

- De quel genre?
- C'est le docteur Requiem qui m'avait ordonné de mettre la mention "patient à revoir vite" quand il jugeait que l'état de santé de celui-ci se dégradait. Quand il me dictait "patient à revoir très vite," c'est qu'en général, il n'en avait plus pour très longtemps à vivre. C'était une façon polie d'écrire que le malade était incurable. Écrire cette mention dans un fichier au sujet d'un malade, ce n'est guère envisageable.

- C'était un grand optimiste.

- Non, il était simplement lucide. Les clients habituels du centre sont malheureusement en mauvais état de santé.

- Ce qui m'a horrifiée, c'est que sur les cinq fiches, la mention "à revoir très vite" était inscrite. Ceci signifie que les victimes ont été choisies parce qu'elles allaient bientôt mourir.

- Et les armes employées?

- J'ai évidemment fait tout de suite le rapprochement avec les armes blanches que nous utilisions pour nous entraîner aux concours du club de Senlis. Je n'étais pas mauvaise dans ce type d'exercice. J'ai même gagné plusieurs trophées. Mais le doc, il était redoutable et remportait victoire sur victoire. Il faut dire qu'il n'avait pas grand mérite. Avant d'être medecin militaire, il avait été officier dans les commandos de marine. C'est le genre d'unité militaire où on apprend à tuer ses adversaires avec les engins les plus silencieux possibles pour éviter de se faire repérer. Et les armes de jet font partie par excellence de la panoplie des outils de mort sans bruit. Avec la collection de sa résidence secondaire où il accumulait des armes du Moyen-Age et où nous passions de nombreux week-ends, il avait l'embarras du choix."

-"C'est où cette maison?" lui demande Sidonie comme si elle n'était pas parfaitement déjà au courant.

- A quelques centaines de mètres de Pierrefonds, vous savez c'est cette bourgade où il y a un beau chateau-fort. Vous savez au sud de Compiègne.
- "Ah oui," répond-elle " comme si elle ne connaissait pas l'endroit, "et après cette découverte macabre, vous avez décidé de le voir sans délai au centre de santé.

- Évidemment, même si ce n'est pas drôle de rencontrer tous les jours des malades dont certains sont des quasi épaves, de là à les tuer pour leur éviter l'agonie, il y avait une marge à ne pas franchir. Il fallait bien que je questionne mon ex-amant pour qu'il me confirme qu'il était bien le coupable de ces crimes horribles. Je voulais savoir si j'avais fréquenté un monstre sans le savoir, pendant toutes ces années.

-Mais vous risquiez d'être remarquée dans le centre de santé en vous y rendant en pleine journée?

- Il y a une porte à l'arrière et un escalier annexe qui mène au premier étage. Je suis la seule en dehors du personnel de ménage du centre à disposer d'une clé. J'ai donc pu entrer dans le cabinet du docteur en fin de matinée sans être remarquée par quiconque. Il attendait un patient qui n'était pas encore arrivé. J'ai donc pu lui parler. Quand il a vu le classeur qu'il cachait chez lui, il est devenu blanc comme un linge et s'est écrasé sur son fauteuil. Blême d'émotion, je lui ai dit qu'il n'était pas dans la vocation d'un médecin de tuer ses congénères, ce qui était contraire au serment d'Hippocrate. Il m'a simplement répondu que sa carrière avait été marquée par une longue cohabitation avec la mort et que peu à peu, lui était venue une profonde détestation de soigner la lie de l'humanité.

C'est ainsi que lui était venu l'idée d'abréger les souffrances de quelques patients du centre en fin de vie. Les armes des temps perdus, c'était pour le "fun" et le théâtre pour animer la vie du quartier en quelque sorte. Une telle désinvolture et un tel aveu passaient l'entendement. Mais j'étais tellement stupéfaite que j'ai été incapable de crier "à l'assassin.

-C'est tout ce qu'il vous a dit," reprend Sidonie.

- "Non. Il m'a simplement demandé de lui rendre son classeur qui ne m'appartenait pas en me traitant de sale petite voleuse.

- J'ai reculé en lui disant que j'allais le dénoncer à la police afin qu'il soit mis hors d'état de nuire. Et quand, il a fait mine de se lever, je suis partie précipitamment toujours par la porte de derrière.

- Et ce classeur, vous en avez fait quoi?

- J'ai été le mettre au coffre de ma banque. J'en ai fait ouvrir un depuis le décès de ma grand-mère qui m'a laissé des bijoux en or que je ne tiens pas à garder dans mon appartement à cause des voleurs. J'ai déjà été cambriolée. Une fois qu'une telle cata vous arrive, vous devenez prudente.

-Et pourquoi n'avez vous pas porté ce document à la police?
-J'avais peur qu'on m'accuse d'être à l'origine de ces meurtres. Après tout moi aussi, je sais tirer à l'arc et à l'arbalète. Je sais même tirer à la fronde. Alors je suis allée à la banque et je me suis enfuie jusqu'à Saint Louis d'Antin où je me suis réfugiée. C'est là que les flics m'ont débusquée. J'étais morte de trouille et j'ai paniqué. Je me suis débattue et je me retrouve comme vous au bloc.

- Et pourquoi avoir pris la fuite. Personne ne vous soupçonne à cette heure?

- C'est assez simple à comprendre. Je pars du centre de santé. Le docteur Requiem est encore bien vivant et quelques heures après, j'apprends qu'il est mort et que la police balance entre un suicide ou un meurtre. Vous savez, les nouvelles vont vite dans le quartier. Comment voulez vous qu'un inspecteur un peu fouinard ne fasse pas un lien entre lui et moi. Et puis cette garce de Josie la nouvelle toubib, est tout à fait capable de raconter qu'elle m'a remplacée dans son coeur et dans son...lit, et que j'ai voulu me venger en lui faisant endosser ces meurtres et pour finir en le tuant."

- Vous craignez de payer à la place du docteur, mais il suffit de vous trouver des alibis pour vous disculper.

- Je n'en ai pas. Une fois rentrée chez moi, je m'enferme et je regarde la télé. Tous ces crimes se sont produits la nuit sauf celui du docteur Requiem si c'en est un. Et comme dans le couloir après notre dernier entretien, j'ai croisé un grand escogriffe qui se rendait dans son cabinet, si la police retrouve ce témoin, j'ai tout pour faire une coupable idéale.

- Évidemment" dit Sidonie, "ça ne s'annonce pas très bien pour vous. Mais le plus simple, ce serait de raconter votre vérité à l'inspecteur quand vous serez interrogée. "

-Vous croyez?

- Absolument. Racontez tout à votre avocat commis d'office qui doit vous assister. Dites lui comment ouvrir le coffre de la banque pour qu'il récupère le classeur, ça montrera votre volonté de coopérer avec la police et la justice. Quant à la mort du docteur, vous n'avez rien à craindre puisque vous dites que vous n'y êtes pour rien. D'ailleurs, je vous ferai remarquer que depuis son décès, il n'y a plus de crime.

- Il m'est toujours arrivé des tuiles dans la vie, alors je ne suis pas très optimiste. Je suis bonne pour la tôle. Maisje dois vous l'avouer, ça fait des années qu'une personne comme vous ne m'a pas écoutée avec tant de gentillesse. Vous appelez comment?
- Sidonie, pour vous servir..."

Tout à coup, la secrétaire et Sidonie entendent du bruit. La porte s'ouvre. On vient chercher Claudine pour l'interrogatoire. L'inspectrice et l'avocate commise d'office sont arrivés. Dans la foulée, la soeur du commissaire sort de la cage de verre, satisfaite de la confession qu'elle vient d'entendre.

La seule différence avec un prètre, c'est qu'elle n'est pas tenue par le secret du confesseur, d'autant plus que les révélations qu'elle se prépare à transmettre à gros Bill son cher frère et commissaire, vont dans l'intérêt de la malheureuse avec laquelle, elle vient de passer plusieurs heures.

Mais comme il n'a pas voulu la faire participer à un interrogatoire officiel avec la suspecte, elle décide de le faire attendre. Elle se refuse à donner sur le champ à son frère la moindre information sur ce qu'elle a pu glaner sur l'affaire dans la cellule. "Attends cet après-midi frérot , j'ai quelques courses à faire. Et puis tu as sous la main Agathe. Ton inspectrice va certainement lui tirer les vers du nez sans difficulté après ce qu'elle m' a raconté. Tu verras, c'est très instructif."

- Tu es vraiment infernale Sidonie. Si tu n'étais pas ma soeur, je te bouclerais pour dissimulation de preuve.

-Fais ton job, Bill" lui répond elle, "je crois que dans ta vitrine magique j'ai fait largement le mien. Et elle quitte le commissariat satisfaite du devoir accompli, à défaut d'avoir révélé au commissaire tous les fondamentaux de l'affaire. Il lui manque en effet un élément du puzzle. Le docteur Requiem a-t-il été tué ou s'est-il suicidé?























Repost 0
Frédéric Buffin - dans Polar
commenter cet article
11 mars 2016 5 11 /03 /mars /2016 08:53
Polar suite de quelques crimes des temps perdus.

11) Une anguille électrique dans la nasse.

Après ce dernier événement dramatique, le samedi et la journée du dimanche se déroulent sans autre épisode que la perquisition du domicile de Claudine, la secrétaire en fuite. Malheureusement, les deux inspecteurs dépêchés par Gros Bill, ne trouvent rien d'autre comme arme qu'un coupe papier décoré d'une fleur de lys. Pas de quoi tuer son prochain avec un tel outil tranchant!

Ils y trouvent aussi sur un petit bureau directoire quelques photos de Claudine et sa grand-mère. Ils en dénichent une autre où elle se trouve avec feu le docteur Requiem déchirée dans une corbeille à papier. Ils allument un ordinateur dont ils constatent que les données ont été vidées. Pas de cahier décrivant ses mémoires, pas de journal de coeur; pas de planification écrite de meurtres en série. "Ça aurait été trop facile" se disent-ils entre eux.

Le seul détail intéressant qu'ils ont repérés, ce sont les diplômes de divers concours de lancer d'armes que Claudine a obtenus lors des fêtes de Senlis. Un mur de sa chambre en est presque tapissé, ce qui démontre son habileté au tir. À part cette décoration bien instructive, la disparue a tout d'une secrétaire normale et sans autre histoire que ses récents démêlées sentimentau.

Le dimanche soir, toutefois, Gros Bill est appelé par l'agent de service à se rendre d'urgence au commissariat. Le coeur battant, en bon patron toujours sur la brèche, il s'y rend immédiatement pour aller aux nouvelles, en espérant qu'un nouveau drame ne s'est pas produit. Arrivé sur les lieux, il n'a même pas le temps de passer aux questions d'usage sur les dernières tuiles de la maison.

"Commissaire, commissaire," dit le policier en tenue tout excité, "Lucien et moi nous avons retrouvé votre protégée qui figure sur l'avis de recherche que vous avez lancé il y a quarante huit heures et nous l'avons même embarquée jusqu'au poste.

Mais elle s'est débattue comme une diablesse. Elle a voulu filer comme une anguille et quand nous l'avons attrapée, elle s'est tellement débattue qu'elle est parvenue à me mordre le poignet jusqu'au sang. J'espère au moins qu'elle n'a pas la rage, sinon je suis bon pour la vaccination antirabique.

Nous l'avons mise à l'isolement. Elle a tellement la rage qu'elle serait capable d'électrocuter ses compagnons de cellule. Une vraie furie, cette femme. Elle est maigre comme un clou, mais elle dispose d'une force peu commune. A deux, nous avons eu toutes les peines du monde à la maîtriser."

Le commissaire demande: Et vous l'avez trouvée dans quel endroit?

- C'est le bedeau de l'église Saint Louis d'Antin qui nous a appelé au secours. C'est un ancien de la maison à la retraite qui consacre ses vieux jours à l'entretien de la paroisse. Il a du mérite avec les clients qui passent dans ces lieux.

Il nous contacte de temps en temps quand il ne parvient plus à évacuer des fidèles indésirables qui tardent à partir après l'office. D'habitude, nous venons plutôt déloger des clochards ou des marginaux qui veulent rester dans l'Eglise la nuit pour rester au chaud. En général la seule vue d'un uniforme suffit à les faire partir.

Mais cette fois-ci, elle ne voulait pas sortir du confessionnal où elle s'était réfugiée. Il a fallu empoigner cette dingo pour la faire sortir de son abri. A force de me démener pour la maîtriser, j'ai fini par trouver qu'elle ressemblait fort à la photo de votre avis de recherche.

C'est pourquoi, une fois menottée, nous avons décidé de l'emmener au poste. Après tout, mon bras mordu jusqu'au sang, c'est une violence à agent de la force publique et c'est passible des tribunaux.

J'avais donc un bon motif pour la faire monter dans le panier à salade et c'est ce que nous avons fait. Pendant le trajet, j'ai failli la bâillonner tellement elle hurlait. Depuis, elle s'est calmée, mais elle semble complètement abattue. C'est sans doute le calme avant une nouvelle tempête. À mon avis, elle est candidate à l'asile."

Le commissaire dit encore au policier: "Bravo les gars, cette fois, nous la tenons et nous allons pouvoir l'interroger. Pour la faire parler, je vais faire venir Agathe la seule inspectrice de la boîte. Avec une femme, elle sera plus en confiance notre cliente, qu'avec des gars nourris à la testostérone. Et n'oublie pas d'aller voir un toubib après ton service pour te faire soigner ta morsure. On ne sait jamais, ce genre de blessure ça peut s'infecter.

J'appelle quand même Sidonie, mon arme fatale pour la mettre au courant de la bonnes nouvelle. Elle pourra sans doute me donner des idées, quand notre cliente aura été interrogée."

Pour une fois, sa soeur répond sans délai à son appel et le rejoint dans la demi-heure. Mise au courant de l'arrestation de la ténébreuse Claudine, elle se propose de l'interroger sans délai. Gros Bill lui fait remarquer que la procédure est tout à fait illégale car seuls les fonctionnaires de police sont autorisés à interroger des suspects. Et Sidonie s'insurge:

"Pourquoi m'as tu appelée , si c'est seulement pour la regarder, frérot?

- Je te laisse écouter l'interrogatoire derrière la glace teintée, c'est déjà beaucoup. J'ai simplement besoin de tes lumières pour savoir si elle va raconter des histoires quand on va l'interroger mais pas plus.

- Et qui va la passer à la question?

- J'attends qu'Agathe et l'avocat commis d'office pour commencer la procédure. Ils ne viendront que vers 8 heures. Ça ne sert à rien de les faire venir alors qu'on est encore en pleine nuit.

- Mais Agathe, ton inspectrice, elle est bien gentille, mais elle est sans expérience pour une affaire comme celle-ci. Quant à l'avocat commis d'office, si tu en trouves des huit heures, tu auras bien de la chance. Les gens du barreau ne sont pas des matinaux. Alors, je te propose autre chose.

- Qu'est-ce que tu vas m'inventer encore?

- Enferme moi dans sa cellule avec elle.

- Tu as envie de te faire electrocuter par cette torpille?

- Si tu m'entends crier à la mort, tu viendras me chercher en urgence. De toute façon, c'est ça ou je m'en vais.

- Autant te jeter dans la fosse aux lions. D'après mon agent qui l'a mise en cage, c'est une sacrée garce quand elle entre en furie.

- Je te répète qu'à mon avis Agathe est trop nunuche pour tenir un interrogatoire avec cette furieuse. Elle va se faire manger toute crue et elle n'obtiendra rien d'elle."

De guerre lasse, Le gros Bill finit par dire à sa soeur: "bon d'accord, mais, ce sera sans garantie du gouvernement. Et surtout pas de gaffe. Tu ne connais personne dans la taule.

- Osk, je vais fonctionner sans filet comme d'habitude. Merci de ta sollicitude. Allez, demande à ton agent de faction de m'emmener dans la cage aux fauves, les menottes aux mains, histoire pour moi de faire "celle qui a fait une bétise aux regard de la loi." Ça nous rapprochera toutes les deux pour engager la conversation.

- Bon courage Sidonie, tu as vraiment de drôles d'idées! Il n'y a plus qu'à faire des prières pour que ça marche. Et surtout ne te pique pas, les anguilles de ce type, ça brûle très fort."

L'agent de service passe les menottes aux poignets de Sidonie. Il la conduit jusqu'à la porte du local vitré où est enfermée la secrétaire et la libère de ses entraves. Et là détective de choc se retrouve bientôt enfermée à trois heures du matin dans une cellule avec une suspecte susceptible d'avoir commis six meurtres!













Repost 0
Frédéric Buffin - dans Polar
commenter cet article
10 mars 2016 4 10 /03 /mars /2016 07:59
Polar suite: de quelques crimes des temps perdus.

10) La tragédie d'un coeur d'artichaut.


Bill et Sidonie prennent la voiture. Cette fois-ci, ils mettent le gyrophare et multiplient les excès de vitesse de Pierrefonds jusqu'à Paris pour se rendre le plus vite possible au centre de santé mortifère.

"Comme publicité pour le centre de santé, il n'y a pas mieux" se dit Sidonie. "L'établissement avec ses murs défraîchis ne donnait déjà pas très envie. Alors qu'est-ce que ça va être avec le bruit genéré par la mort d'un de ses médecins."

Arrivés sur place, après avoir traversé la foule des badauds du quartier qui se sont agglutinés rue Montholon, le commissaire et sa soeur franchissent la barrière de police, pénètrent dans les locaux et montent jusqu'au premier étage où se trouve le cabinet médical, théâtre du nouveau drame qui secoue le quartier. Ils y trouvent à côté de Marcel et Roger les deux inspecteurs, le docteur Morgue, préposé aux constatations légales, (ça ne s'invente pas), en train de s'affairer autour du défunt:

"Le malheureux s'est bien arrangé. Il s'est enfoncé la lame de sa dague d'au moins quinze centimètres. Ça n'a pas fait un pli, il est mort sur le coup. Le collègue ne s'est pas raté! Il a dû en avoir marre de soigner les vivants, alors que moi, je ne me lasse pas de m'occuper des défunts qui ont l'avantage d'être toujours très calmes.

- Vous êtes sûr que c'est un suicide," lui demande Sidonie.

- On ne peut jamais jurer de rien. Mais tous les signes d'une autolyse sont bien présents. La seule chose qui me retiendrait pour conclure rapidement, c'est qu'aucune lettre d'explication n'a été trouvée sur place. Mais telle que je vous connais avec vos qualités de fouineuse invétérée, vous allez bien finir par en trouver une à son domicile.

Il paraît que ces derniers temps, m'a dit l'inspecteur Roger, le docteur Requiem avait une vie sentimentale agitée. Il en a peut-être eu assez d'être sommé de choisir entre ses maîtresses. Ou peut-être a-t-il été traumatisé d'apprendre que plusieurs de ses malades ont été assassinés à l'arme blanche.

- Docteur, un bon lanceur de couteaux pourrait-il tuer un homme à trois mètres de distance?" lui demande encore Sidonie.

- Tout est possible Sidonie, mais si c'est le cas, le tireur a fait montre d'une grande précision et d'une grande puissance. La lame de cette dague est très effilée mais tout de même, il y a des limites à la force humaine. A moins que le ou la coupable ne soit très familière du maniement de telles armes. Je vais tout de même vérifier si sur les vêtements du docteur, je ne trouve pas des traces d'autres tissus non décelables à l'œil nu ou de matière biologique dont l'ADN ne correspondrait pas au sien. Si c'est le cas, ça signifierait qu'il y avait une présence au moment ou immédiatement après le décès. On ne sait jamais."

Bill et Sidonie abandonnent le médecin légiste à ses macabres investigations pour interroger les témoins présents au moment du drame. Ils prennent leurs coordonnées sans être vraiment sûrs de l'utilité de la récupération d'informations sur de tels témoins. Tous les patients présents sont plutôt des paumés qui n'ont pas visiblement la tête de meurtrier.

Un seul paraît digne d'intérêt. C'est un grand gaillard assez agressif qui vient chercher au centre médical sa dose mensuelle de Lexomil pour trouver la sérénité. "Il n'est pas net ce client," se dit le gros Bill en le laissant partir.

De retour au commissariat, Sidonie demande à Roger, s'il en connaît un peu plus sur la secrétaire administrative du centre. "Elle s'appelle Claudine Darmon", lui répond-il "et en fouillant bien, j'ai constaté que sa vie n'avait pas été un long fleuve tranquille.

- Tu peux m'en dire un peu plus sur elle, avant qu'on ne la fasse venir pour l'interroger," lui demande le commissaire devant sa soeur.

"D'abord, elle a vécu un drame dans son enfance. Elle a perdu ses deux parents dans un accident de voiture quand elle avait douze ans. Quand on vit un drame pareil dans sa vie, on ne doit pas avoir le coeur à la rigolade. Elle a eu la chance d'avoir été recueillie par sa grand-mère qui habitait avenue Trudaine. Elle était gardienne d'immeuble et vivait dans un petit logement. Claudine a suivi une scolarité normale au lycée Chaptal où elle a passé le bac, sans histoire. Mais comme sa grand-mère est tombée malade quand elle avait dix huit ans, elle a dû abandonner ses études faute de ressources. Quelques temps après, celle qui l'avait recueillie, est décédée.

De petits boulots en petits boulots, elle a pu suivre des études de secrétariat au cours Pigier qui lui ont permis d'obtenir ce poste de secrétaire au centre de santé où elle est en poste depuis vingt ans.

- Elle aurait dû être contente de son sort," dit Sidonie, "elle dispose d'un CDI et dans ce centre, elle ne risque pas de tomber au chômage. Il y a du boulot et vu la clientèle, il y en aura toujours.

- Laisse moi terminer Sidonie," dit Roger. "Tu ne sais pas encore tout. Il y a une quinzaine d'années, elle avait trouvé un chéri qui disposait d'une situation en or. Il était directeur d'agence à la banque d'à côté. Il paraît qu'à cette époque, m'on dit les anciens du quartier, elle avait retrouvé le sourire. Seulement, ça n'a pas duré, parce qu' à l'occasion d'une mutation professionnelle, son amant s'est fâché avec elle et l'a larguée.

En prime, il lui avait laissé un petit cadeau de départ. Elle était enceinte. Elle aurait pu se consoler d'attendre un enfant conçu dans les délices de l'amour, mais la malheureuse a fait quelques semaines plus tard, une fausse couche. Et dans la foulée, elle a fait une énorme déprime qui lui a valu trois mois de séjour à l'hôpital psychiatrique de Sainte Anne. Pour une fois qu'elle passait sur la rive gauche, ce n'était pas pour un lieu de plaisir!

A sa sortie, Claudine calmée aux anxiolytiques et aux psychotropes, n'était plus tout à fait la même personne. Celle que les gens du quartier avaient connu plutôt ouverte et aimable, malgré ses malheurs, ne l'ont plus reconnue. Elle était devenue triste, acariâtre et presque méchante à la moindre contrariété, incapable de sourire et agressive dés qu'au centre, les patients ne présentaient pas leurs papiers de Secu comme il fallait.

- Et avec le docteur Requiem, Comment ça s'est passé?

- Il est arrivé au centre, il y a cinq ans. Au début, Claudine était comme avec les autres médecins, tendue, désagréable, comme si elle ne pouvait pas supporter de travailler avec des hommes qui n'étaient que des copies de celui qui l'avait lâchée pour sa carrière professionnelle. Mais petit à petit, le docteur Requiem a su l'apprivoiser. Il était bien fait, sa calvitie lui conférait de l'autorité et sans doute sa maturité de quarantenaire lui avait permis de résister aux coups de griffes de Claudine.

Enfin, les voies du coeur sont impénétrables puisqu'il en a fait assez vite sa maîtresse jusqu'à l'an dernier. Bien qu'ils n'habitent pas au même endroit, il emmenait Claudine partout où il pouvait: dans ses soirées du club médiéval du 9ème arrondissement, dans son manoir de Pierrefonds et aussi dans son club d'armes anciennes du vieux Senlis. Pour un peu, les habitués du centre, trouvaient qu'elle était presque redevenue aimable, jusqu'à ce que tout change au mois de mai.

- C'est quoi ce club d'armes anciennes?

- C'est un club, où des amateurs s'amusent à lancer des projectiles avec des armes du moyen-âge. C'est une bande de foldingues qui s'amusent à organiser des concours de lancer de flèches, de carreaux d'arbalète, de couteaux, de massues et des haches qu'ils projettent sur des cibles en forme de soldats du Moyen-Age. Il y a même des lancers de fronde. Il faut vraiment avoir un grain pour faire ça.

Chaque année, ils organisent une grande fête en costume d'époque. J'y suis allé une fois, parce que j'avais reçu une invitation. On y trouve, la fine fleur des nobliaux de la région très genre "fin de race". La dernière fois, les organisateurs ont monté un spectacle avec un tournoi à la Henry II avec des chevaux, des armures et des lances. C'était très réussi. Il ne manquerait qu'une chasse aux cerfs pour que la fête soit complète.

- Il faut de tout pour faire un monde et notre tueur fait peut-être partie de ce club. Et que s'est-il passé au mois de mai, comme tu me l'as dit tout à l'heure?

- L'an dernier, le directeur du centre de santé à reçu l'ordre de la Mairie de Paris son premier financeur après la Sécu, de féminiser le recrutement du corps medical. Comme dans la clientèle il y a une forte proportion de femmes maghrébines qui rechignent à se faire soigner par des médecins en pantalon, le calcul n'était pas tout à fait idiot pour conserver une patientelle suffisante. En plus, en ces temps de glorification de la parité hommes-femmes, c'est dans l'air du temps. C'est à ce moment là qu'est arrivée Josie.

- Qui est-ce?

- Josie, c'est la doctoresse qui a remplacé le vieux docteur Poiraud au mois de mars de l'an dernier. Je ne sais pas si le directeur, l'a recrutée au sex-appeal, mais Josie, c'est non seulement un bon medecin aux dire de ses patients, mais c'est une vraie bombe dotée d'une poitrine de rêve et de deux yeux de braise, propres à ranimer un vieux moine en fin de vie.

Son charme est d'autant plus redoutable qu'elle est souriante et attirante sans être aguicheuse. Une vraie sirène tombée au hasard dans ces locaux à l'atmosphère lugubre. Face à cette splendide représentante de l'espèce du genre féminin qui avait dix ans de moins qu'elle, Claudine qui venait d'atteindre les quarante ans n'a pas fait longtemps le poids aux côtés du docteur Requiem.

Il n'a pas fallu trois mois au docteur Requiem pour se détourner de celle-ci et goûter une chair plus fraîche et surtout plus aimable et souriante. Bref, notre malheureuse secrétaire, s'est fait larguer une deuxième fois remplacée dans le coeur d'artichaut du toubib par Josie.

- D'où la récente scène orageuse entre Claudine et le docteur Requiem dont tu m'as parlé.

- Exactement." conclut l'inspecteur.

- Dis moi, Bill, dit Sidonie, ça commence à sentir bon le crime passionnel, cette affaire?

-Pour le docteur d'accord, si le légiste quand il aura terminé ses investigations, exclut la thèse du suicide, mais il reste les autres meurtres qui pour l'instant demeurent inexpliqués.

- J'ai ma petite idée, mais je crois qu'avant toute chose, ce serait bien d'interroger Claudine.

- Elle est introuvable. Elle n'est pas chez elle, rue de la tour d'Auvergne.

- Ça c'est plutôt bon signe pour notre enquête. Ça signifie qu'elle ne se sent pas les fesses toutes propres. Tu dois avoir assez d'indics dans le quartier pour la trouver.

- Ça ne va pas être facile," dit l'inspecteur. "Claudine à part sa maigreur, dispose d'un physique ordinaire. Elle est difficilement repérable. Elle est presque grise et se confond avec les murs. Elle peut très bien avoir quitté le Paris.

-"Ça m'étonnerait," dit Sidonie . "Quand on vit depuis l'enfance dans le même quartier, on ne le quitte pas aussi facilement. J'en ai l'int...

- "Ton intuition, je me la mets où je pense Sidonie," lui répondit le gros Bill agacé. " Je fais diffuser un avis de recherche avec sa photo, ça sera plus sûr. Sept morts, sur fond d'ordonnances médicales, ça commence vraiment à faire beaucoup."














Repost 0
Frédéric Buffin - dans Polar
commenter cet article
9 mars 2016 3 09 /03 /mars /2016 09:44
Polar suite: de quelques crimes des temps perdus.

9) Un arsenal impressionnant.


Le surlendemain Sidonie et Bill qui a obtenu un mandat du juge d'instruction sans trop de peine à cause de l'émotion populaire engendrée par ces meurtres à l'arme blanche à répétition, partent pour Pierrefonds. Ils sont bien décidés à fouiller la résidence secondaire du docteur Requiem de fond en comble pour trouver les indices dont ils ont besoin pour confondre le criminel.

Après tout, l'un des plus célèbres d'entre eux qui avait tué des candidats et des candidates à l'exil en Amérique du Sud pendant la deuxième guerre mondiale, le sieur Petiot, était bien médecin. Pourquoi pas le docteur Requiem? Même les porteurs de stéthoscope peuvent devenir dingues.

Pour faire un travail d'intrusion bien propre, il sont accompagnés par le serrurier agréé par la préfecture qui de plus, va leur servir de témoin, ce qui ne gâche rien. "Le code de procédure pénale, ça se respecte, n'en déplaise à Sidonie," se dit le commissaire en silence de peur d'agacer sa soeur.

Après les embouteillages classiques de la sortie de Paris sur l'autoroute A1 qu'ils empruntent dans une voiture banalisée sans gyrophare, ils atteignent Senlis, puis ils bifurquent sur Crépy en Valois; ils se dirigent cap au nord vers la forêt domaniale de Compiègne et prennent sur la droite la première route départementale qui les mène directement jusqu'à l'imposant château de Pierrefonds si cher à Viollet le Duc.

"On dit que celui qui fut longtemps le chou-chou de Prosper Mérimée a pris des libertés avec le vrai Moyen-Age," dit Sidonie, mais sans lui les pierres de ce chateau auraient servi de matériaux de construction pour les bâtiments du coin. Sauf que Prosper le conservateur en chef des monuments historiques sous le second empire, à commencer par Notre Dame de Paris, n'est pour rien dans la restauration de ce monument puisqu'il est mort en 1870 et que les travaux de restauration n'ont commencé qu'après sa mort pour s'achever en 1885.

Bougon, son frère se contente de lui répondre: "Sidonie, tu es gentille, néanmoins, on n'est pas venus dans ce trou à rats pour faire du tourisme historique et culturel, mais pour démasquer un meurtrier." Du tac au tac, elle lui rétorque: "je sais que ce n'est pas votre fort dans la police, mais un peu de culture n'a jamais fait de mal à personne." Et Bill se tait pour éviter que le ton de la conversation ne monte inutilement. Les auxiliaires de police bénévoles et compétents, comme sa soeur, ça ne courent pas les rues.

Dans le gros bourg, ils cherchent un moment la maison qui sert de résidence secondaire du docteur Requiem sans pouvoir la trouver. Mais grâce aus renseignements d'un "naturel du pays", ils finissent par trouver à l'écart du village une bâtisse imposante dont la boîte aux lettres désigne sans erreur possible le nom de son propriétaire et ce d'autant plus qu'elle est décorée d'un caducée.

La serrure du portail et celle de la porte d'entrée ne résistent pas longtemps au sollicitations du serrurier très professionnel, ce qui leur permet d'entrer directement dans un grand vestibule. Nos visiteurs intrus sont transportés d'emblée dans une autre époque, celle de Saint Louis, Philippe Le Bel ou Charles VII. Les murs sont couverts de tentures et les sols de tapisseries médiévales. Un massacre de cerf accroché au mur, parachève cette décoration d'un autre temps. S'il n'y avait pas des ampoules électriques au bout des candélabres qui permettent d'éclairer la pièce, on se croirait en plein Moyen-Age.

Les autres pièces du rez de chaussée sont à peu près du même acabit. Une grande cheminée à l'ancienne orne le salon meublé d'une grande table de chêne massif et de chaises rustiques. La cuisine détonne par son réfrigérateur et son imposante cuisinière à gaz. Mais une nature morte avec une coupe de raisin, quelques pommes et deux lièvres pendus à un croc de boucher, ainsi qu'un jambon et quelques saucissons accrochés à un clou, montrent l'attachement du maître des lieux à la nourriture d'antan.

Il ne manque en quelque sorte plus que les costumes d'époque pour que Sidonie se prenne pour une princesse et Bill pour un seigneur.
"Je vais voir ce qu'il y a au premier étage", dit-elle en empruntant l'escalier. Le petit musée est peut-être là-haut."
"Bingo" s'exclame-t-elle après être parvenue sur le palier qui done sur plusieurs chambres. Ce sont plutôt des salles puisque chacune porte un nom bien précis: la première porte le nom de "salle des armes de jet. Une fois la porte franchie, Sidonie aperçoit soigneusement accrochés au mur une dizaine d'arcs et cinq arbalètes étiquetés de façon qu'on en connaisse l'origine. Dans un magasin sont rangés des dizaines de flèches et de carreaux d'arbalète et pour finir des frondes en cuir ou en chanvre avec leurs pierres meurtrières qui sont exposées dans une vitrine, afin sans doute qu'elles soient protégées de la poussière. Au fond de la salle figure, un tableau du XIX ème siècle, qui dépeint la conquête de Jérusalem par les armées franques.
Une fois cette salle visitée, elle entre dans une autre pièce qui a pour nom "la salle des massues." Une centaine de masses d'armes impressionnantes sont accrochées au mur. Certaines sont en bois avec une chaîne et une boule de fonte ou de bronze à leur extrémité. D'autres sont entièrement en métal avec des pointes acérées. D'autres encore, d'une taille impressionnante, sont munies de lames de hache pour mieux blesser l'adversaire. Comme dans la première salle, un tableau de siège de chateau-fort datant probablement de la même époque, représente un chevalier en train de massacrer avec un énorme casse-tête, un soudard qui tente de le faire tomber de sa monture. Un troisième espace désigné "salle des épées" renferme dans des belles vitrines, de dagues, de coutelas, de sabres, de glaives, de cimeterres de toute nature. Des étiquettes en indiquent la date de fabrication probable et l'origine. Les plus grands noms des arsenaux médiévaux y figurent: York en Angleterre, Tolède en Espagne, Solingen en Germanie, Saint-Germain en Laye en France etc. Une fois encore, un tableau fixé au mur, dépeint un seigneur au combat en train d'embrocher son rival sans pitié.

Comme quoi le héros de "pourquoi j'ai mangé mon père" qui redoutait la prolifération des armes mises au point par son géniteur trop inventif , n'a pas fait d'émules.
"Il y a de quoi soutenir un siège et d'envoyer dans l'autre monde des dizaines de nos congénères " dit-elle à son frère parvenu à l'étage." Il ne manque plus qu'une catapulte, un tonneau de poix brûlante et des figurants pour monter un film de siège de château fort."

-"Sidonie, je crois que tu as raison, répondit le commissaire, ça vaut peut-être le coup d'interroger le docteur Requiem que le Moyen-Age semble passionner plus que la médecine. J'ai l'impression qu'il dépense tout son argent de poche pour acquérir toutes ces armes des temps perdus et que peut-être elles ne sont pas perdues pour tout le monde ou pour ses victimes.

Un appel téléphonique l'interrompt soudain. Il sort son mobile et le met à son oreille. "Comment vas-tu Roger, quoi de neuf à Paris?" Son inspecteur bien-aimé lui tient des propos que Sidonie n'entend pas, mais qui semblent mettre son frère dans un état de sidération avancée.

Elle le voit en effet blêmir au point de devenir blanc comme un linge et de s'affaisser lourdement sur une chaise qui se trouve fort opportunément sur le pallier, comme accablé par la nouvelle qu'il vient d'apprendre. Après avoir repris son souffle, il se ressaisit et dit à Sidonie:
"Onrentre à Paris tout de suite, on a un nouveau mort sur les bras et pas n'importe lequel."
- "On connaît la victime ou c'est encore un quidam pauvre et malade ?" Demande Sidonie.
- "C'est le docteur Requiem, on ne risque plus de l'interroger, il repose en paix si je puis dire, avec une dague en plein coeur."
- "Pas possible! Suicide?"
- "On ne sait pas encore. Sa nouvelle collègue, et accessoirement sa nouvelle maitresse, qui venait le chercher pour le déjeuner de midi, l'a retrouvé baignant dans son sang. Il était déjà sans vie quand elle l'a trouvé dans cet état. Marcel le collègue de Roger qui était de service, a bouclé le centre de santé où il y avait encore du monde bien que les douze de coups de midi aient sonné depuis un moment. Personne ne peut sortir tant que je ne serai pas sur les lieux. On ne sait jamais. Tous les patients du centre de santé ne sont pas des anges. Il peut s'être battu avec l'un d'entre eux qui l'aura trucidé dans un accès de fureur.
- Et la secrétaire acariâtre, elle fait partie du lot des personnes présentes dans le centre de santé au moment du décès du doc?
-Non, Roger m'a dit qu'elle est en RTT.
-Et...
-Sidonie, tu poseras tes questions à Roger et à Marcel; ce sont de bons inspecteurs. Pour l'instant, il faut rentrer dare-dare. La visite du musée bis de Pierrefonds, c'est terminé pour cette fois-ci. Mais franchement je commence à en avoir ma claque des crimes à l'arme blanche. En attendant nous avons un mort de plus, mais pas forcément un suspect de moins! Le doc, il était peut-être dans le coup."












Repost 0
Frédéric Buffin - dans Polar
commenter cet article
8 mars 2016 2 08 /03 /mars /2016 08:20
Polar: de quelques crimes des temps perdus. Suite

8. Scène de ménage.

Cette fois-ci, le commissaire est parvenu à convaincre sa soeur de venir à l'heure au rendez-vous qu'il lui a fixé dans son bureau. (Un peu d'autorité ne fait jamais de mal à personne.) D'emblée, il s'adresse à son enquêtrice parallèle sur un ton de reproche:

"Sidonie," dit le gros Bill, "tu peux me raconter ce que tu es allée faire au centre de santé de la rue Montholon? Tu m'as demandé de faire une recherche officielle sur le docteur Gustave Requiem et tu ne m'as même pas dit pourquoi. Je veux bien demeurer dans le brouillard pour les besoins de l'enquête, mais il y a des limites.

- C'est assez simple à comprendre, toutes les victimes de notre affaire ont fréquenté le centre de santé avant leur mort comme l'a indiqué ton inspecteur. De plus, après ma consultation médicale, j'ai fait vérifier par Roger ton inspecteur, auprès de la secrétaire administrative du centre qu'elles étaient soignées par ce docteur, ce qui était bien le cas. C'est quand même une coïncidence troublante.

- Oui je sais, Marcel Morgue le medecin légiste du coin, qui sait faire parler les morts comme pas un, m'a confirmé que non seulement les victimes étaient dominées par des pratiques addictives diverses, mais aussi qu'ils consommaient du médicament comme les enfants mangent des bonbons. Le cocktail drogues, alcool, tabac, médocs ne leur valait rien. Le toubib habitué à examiner des horreurs à l'Institut médico-légal a conclu en me disant que dans une certaine mesure, l'assassin avait abrégé leurs souffrances. Tous étaient dans l'antichambre de la mort.
Mais toi, n'as rien trouvé de plus? Une clientèle de toxicos, c'est une indication mais ce n'est pas une preuve pour découvrir celui qui a perpétré ces meurtres. Avant de mettre ces crimes sur le dos du docteur Requiem, il m'en faut un peu plus, sans compter que nous ignorons toujours le mobile.

- Si, si, je suis sûre que nous approchons du but. J'ai vu dans le cabinet médical une superbe dague du XIII ème siècle exposée au mur et Roger qui a interrogé le lendemain de ma visite, la secrétaire ascétique, s'est aperçu que dans la salle d'attente, il y avait des revues intitulées : "A la grande époque du Moyen-Age."

- Jusqu'à maintenant, proposer de telles revues à la clientèle, n'est pas plus délictuel que d'exposer Elle, Marie-Claire ou le Figaro Madame. Tu n'as rien de plus intéressant à me proposer?

- Si, frérot, je suis allée revoir les commerçants des trois magasins spécialisés dans Paris et les trois m'ont affirmé se souvenir de la venue récente d'un client à la joue balafrée qui ressemble fort à celle du docteur. C'est visiblement un collectionneur, car il se fournit régulièrement en armes de tous types qui sont typiques de la grande époque des croisades et de la guerre de Cent ans.

-Collectionner n'est pas tuer, Sidonie. Encore faudrait-il qu'on puisse trouver la collection pour placer le toubib au rang des suspects. Pour l'interroger sans l'effrayer, il va m'en falloir un peu plus. Je n'ai pas envie d'avoir son avocat sur le dos. Il va crier à l'interrogatoire arbitraire.

- Tu n'as rien trouvé d'intéressant au fichier central sur ce grand macho désagréable?

- Pas grand chose: c'est un ancien médecin militaire qui a participé à la guerre du Kosovo pour le compte de la Croix-Rouge à la fin du siècle dernier. Visiblement, il a trouvé dans l'Histoire avec un grand H un dérivatif puisqu'il est aujourd'hui President de la société des études médiévales du IX ème arrondissement dont le siège se trouve rue Milton en face de l'école élémentaire. Il habite dans un trois pièces rue de Londres tout près de la place de Budapest et mène une vie sans histoire. Pour finir, il possède à côté du célèbre château de Pierrefonds restauré par Viollet le duc en 1885, une grande résidence secondaire qu'il tient de ses parents aujourd'hui décédés.

- On pourrait peut- être y faire un tour pour voir s'il n'a pas monté dans sa résidence un musée en forme de stock d'armes blanches des temps perdus.

- Sans mandat, tu veux que j'en termine avec mon job de commissaire?

- Trouve moi plutôt un bon serrurier. Je ne vais pas perdre mon temps avec un juge qui va commencer par dire qu'il faut que je débarrasse le terrain, parce que je n'ai pas d'autre titre que celui de "soeur du commissaire". Après tout, on est en état d'urgence, la police pour enquêter a les mains plus libres qu'avant les attentats du 13 novembre 2015..

- Le respect de la loi ne t'étouffe pas Sidonie. Tu sais qu'en République, on n'entre pas comme ça chez les gens.

-Je suis pressée de découvrir le pôt aux roses. C'est tout. Et puis ce médecin chauve et balafré m'a paru bizarre avec sa façon agressive de s'en prendre à mon embonpoint. Si c'est lui qui a fait le coup, je serai ravie qu'il se fasse coffrer.

-L'intuition machophobe, c'est bien, les preuves c'est mieux Sidonie. Ce n'est pas un crime d'aimer le Moyen-Age et de soigner des malades souffrant d'addictions diverses. Et encore une fois, le mobile de ces crimes, tu le perçois? Moi, pas. Il ne dépouille même pas ceux et celle qu'il fait passer dans l'autre monde. Les tueurs désintéressés, ce sont les plus difficiles à découvrir. Celui-ci ne s'attaque qu'à des pauvres gens malades de surcroît. Il ne fait tout de même pas ça pour faire faire des économies à la Sécurité Sociale!

- Si je t'ennuie, je peux arrêter mes investigations. J'aurais un peu de temps pour commencer mon régime alimentaire.

- Bon, va pour la visite de Pierrefonds, Mais pas avant que je me fasse couvrir par le juge. Cette affaire est maintenant trop médiatisée pour que la police puisse travailler en toute discrétion. Le secret de l'instruction, c'est pour les gogos quand BFM TV parle du tueur fou du Moyen-Age tous les soirs.

Roger entre alors soudain dans le bureau du commissaire tout essoufflé pour dire: "chef, chef, par les ragots de voisinage, j'en sais un peu plus sur la vie privée du docteur Requiem et ça pourrait vous intéresser.

- Dis toujours. Sors ton scoop.

- J'ai appris par un malade qui fréquente le centre pour un suivi diabétique, que le docteur s'est récemment fâché tout rouge avec la secrétaire qui criait colle une quasi démente dans le hall d'accueil. Les murs en auraient tremblé tant ils étaient en colère tous les deux.

- Tu peux me dire le rapport entre une bonne engueulade professionnelle et nos victimes?

- Je n'en sais rien, mais j'ai appris à cette occasion que le médecin venait de changer de maîtresse en quittant celle qui gère l'administration du centre au quotidien pour s'acoquiner avec une des collègues médecins du centre arrivée récemment. D'après le témoin c'était inévitable. La première est aimable comme une porte de prison et la nouvelle doctoresse par ses sourires et ses rires met un peu de joie dans un centre à l'atmosphère plutôt lugubre. Le doc a craqué, c'est humain.

Emilie reprit:

"- Les hommes ont souvent un coeur d'artichaut. Ils cèdent au premier parfum nouveau qui passe devant leur nez. À vrai dire, je le comprends un peu. La secrétaire est un éteignoir de concupiscence qui semble rétive à toute tendresse."

- Trouvez moi des infos sur la secrétaire" conclut Gros Bill, "on ne sait jamais. En attendant notre visite à Pierrefonds, je te laisse Sidonie, j'ai un pince-fesses à la préfecture. Pour une fois que je vais quai des orfèvres pour manger des petits fours, plutôt que pour se prendre des horions, ça va me changer, même si je sais que je vais être pressé de questions par les collègues sur l'état de notre enquête sur ces crimes des temps perdus."







Repost 0
Frédéric Buffin - dans Polar
commenter cet article
7 mars 2016 1 07 /03 /mars /2016 11:23
Polar de quelques crimes des temps perdus.

7) Un poignard encombrant.

Le lendemain, Sidonie " envahit" le commissariat pour interroger les inspecteurs chargés de l'enquête. Elle tombe sur Roger qui n'a pas inventé la poudre, mais qu'elle sait opiniâtre avec son côté casseur de tas de cailloux. "Il n'a pas son pareil pour trouver un gramme d'or dans le lit d'une rivière avec un simple tamis," se dit elle. "Il va bien me trouver le détail qui va bien pour nous mener sur la piste du malade qui fiche la panique dans le quartier avec ces armes d'un autre temps."


"-Dis moi Roger, tu n'as trouvé aucun point commun entre ces victimes? S'il y en avait un, nous aurions peut- être une petite chance d'avancer.
-Écoute Sidonie, j'ai peut-être une petite idée, mais ce que je vais te dire, ça peut partir en eau de boudin: tu as remarqué que la plupart des victimes souffrait plus ou moins d'addiction à la drogue, au tabac ou à l'alcool.
- Apparemment pas notre Saint-Sebastien de la Trinité?
Si, son sac était bourré de neuroleptiques à assommer un éléphant en rut. Mais je continue. Pour l'instant, sur les effets de tous ces macchabées qui ne roulaient pas sur l'or, j'ai trouvé au moins quatre tickets d'attente du dispensaire de la rue Montholon. Le dealer ne consommait pas que des bonbons à la menthe. La fumeuse devait avoir les poumons bouchés comme une cheminée à la fin de l'hiver de sorte qu'elle devait souffrir de bronchite chronique. La prostituée devait sans doute se surveiller pour éviter d'attraper la syphilis ou le sida et le transsexuel devait se bourrer de tranquillisants pour supporter son état. Quant au clochard, la fraise qu'il portait en guise de nez, démontrait à l'évidence que son foie était marqué par une cirrhose avancée. Le gros rouge qui tâche à haute dose, ça fait rarement du bien à l'organisme. Il n'avait pas de ticket sur lui, mais ca m'étonnerait qu'il n'ait jamais fréquenté la rue Montholon. C'est le repaire des alcoolos qui veulent se soigner quand il est déjà trop tard. En plus, l'hiver ça leur permet de se mettre au chaud quelques heures.
- Je vais aller faire une visite à ce dispensaire. On ne sait jamais.
-Tu sais Sidonie, n'y vas pas trop fort dans ce centre de santé. Ils accueillent toute la misère du monde. Les médecins qui y travaillent sont des gens bien. Il faut vraiment avoir le feu sacré pour fréquenter une telle clientèle qui ne sent pas toujours la rose. Ne fonce pas dedans comme un pachyderme en colère. Tu ne vas tout de même pas nous bousiller une des rares institutions sociales du quartier plus connu pour ses boîtes de nuit et ses hôtels de passe.
- Ne t'inquiète pas Roger, je vais y aller comme une simple malade. Après tout, il faut bien que je commence à soigner mon embonpoint. Je vais bien trouver un toubib du centre pour me prescrire un régime.
- Je vais appeler pour t'obtenir un rendez-vous rapidement. Je leur envoie souvent des clients qui ont besoin de soins sans qu'il soit nécessaire qu'ils aillent aux urgence. Ça ira plus vite pour ton enquête qui est aussi la nôtre. Ça serait bien que tu trouves le fou qui fait ça. Je n'ai pas envie de changer de commissaire!

Le gros Bill, il est paraît-il sur un siège éjectable avec tous ces meurtres dont on ne trouve pas le ou les auteurs. C'est la rumeur qui court. "

Vingt minutes plus tard, Sidonie se présente devant le centre de santé Montholon dont Roger lui a recommandé les thérapeutes pour leurs qualités humaines et sociales.
"Le bâtiment de trois étages aurait besoin d'un sérieux coup de ravalement," se dit-elle en y entrant par un portail métallique à la peinture défraîchie. A l'intérieur le hall d'accueil à la peinture jaune et délavée, ne donne pas vraiment envie d'y passer son temps pour attendre son tour. La moquette brune est hors d'âge et les banquettes métalliques ne sont pas confortables au point de n'éprouver aucun désir d'y poser ses fesses et de préférer demeurer debout. Rien à voir avec une clinique du XVIème arrondissement.
Quelques patients mal habillés, mal rasés aux yeux décavés et des mères avec leurs enfants braillards, achèvent de faire de ce lieu, une zone à éviter absolument. On dirait que tout est fait pour qu'une atmosphère très "médecine de la misère" règne dans ces saints lieux, pense Sidonie en tendant sa carte Vitale à la secrétaire maigre jusqu'à passer pour anorexique. Sa mine revêche et sa voix peu aimable, sont de nature à faire fuir tout client en capacité de payer le ticket modérateur dans une officine médicale ordinaire.

Sauf que dans le quartier, les médecins conventionnés sans dépassement d'honoraire, ça ne court pas les rues. Bref, le malade ne fréquente ce dispensaire que s'il ne peut pas faire autrement. On y fait la queue longtemps, l'accueil n'est pas chaleureux, on a toute chance d'attraper les maladies infectieuses des autres patients, mais au moins, c'est gratuit. Un vrai petit service d'urgence en miniature fréquenté par les seuls cas sociaux du neuvième arrondissement.

Au bout de trois quart d'heures d'attente, notre supplétive du Commissaire est appelée dans le cabinet médical. "Enfin" se dit-elle excédée par ce délai. Elle entre dans un local fraîchement repeint en vert sans doute pour calmer les patients nerveux à force de "patienter."

Le médecin est en blouse blanche avec des manchons en lustrine comme dans les années cinquante. Une vraie caricature de médecine sociale. Il téléphone sur son portable et ne la regarde même pas, semblant oublier qu'en principe le malade doit être roi comme le client. Il trône derrière un vieux bureau métallique comme on n'en voit même plus dans les caisses de sécurité sociale. "Faire pauvre semble être la règle d'or de ce centre de santé" pense tout haut Sidonie. "A ce niveau, ce n'est plus un principe, c'est une philosophie et un projet d'entreprise."

Au bout de quelques longues minutes, le thérapeute, un grand gaillard athlétique complètement chauve et dont la joue gauche est marquée par une cicatrice peu esthétique, daigne enfin raccrocher. Il regarde Sidonie fixement avec ses yeux bleu acier presqu'effrayants et daigne enfin lui adresser la parole:
"- Docteur Requiem pour vous servir. Vous venez me voir pour quoi ma petite dame?
- " Je ne suis pas une petite dame, mais je suis trop grosse et j'ai une varice à la jambe droite qui me fait mal " lui répond-elle, amusée par le nom du medecin qui conviendrait mieux à un agent des pompes funèbres qu'à un disciple d'Esculape.
- Ça j'avais remarqué que vous n'étiez pas maigre. Vous êtes même franchement forte. Pas de diabète?
- À ma connaissance non" fit-elle estomaquée par la familiarité du toubib.
- "Mettez vous sur la balance qui est derrière vous, je voudrais connaître votre poids."
Touchée par sa délicatesse, elle se retourne pour mesurer sa masse corporelle et se fige sur l'instrument de mesure quand elle aperçoit une dague de bonne taille accrochée au mur en guise de décoration.
Comme son regard ne décroche pas de cette arme blanche qui lui fait face et qui semble lui donner une solide piste pour son enquête criminelle, le docteur Requiem la rappelle à l'ordre: "Bon, vous n'allez pas y passer une heure sur cette balance. Vous allez finir par me la casser. Vous pesez combien.?
- 90 kilos.
- Continuez à manger n'importe quoi et vous atteindrez bientôt le quintal" lui dit-il sur un ton péremptoire. Je suis sûr que vous préférez les pommes de terre aux carottes et la charcuterie bien grasse au poisson. Dans votre cas, il vaut mieux éviter le beurre, le coca et le Nutella.

Sidonie qui n'a pourtant pas la langue dans sa poche, éprouve une sérieuse envie de "claquer le beignet" à ce goujat qui traite ses patients de façon d'autant plus irrespectueuse, qu'ils sont présupposés être de condition modeste voire misérable. Elle n'en fait rien pour ne pas l'effaroucher dans l'intérêt de l'enquête et joue à la patiente soumise devant l'autorité médicale. Elle récupère des mains du docteur, la énième ordonnance où figurent un traitement au daflon, une cure d'amaigrissement, une glycémie et un régime sans sel. "Au moins, il ne me propose pas de traitement miracle propre à me déglinguer la santé, ce mufle".
Elle quitte le centre de santé contente de sa visite. "Ce poignard en guise de décoration, c'est tout de même un indice. Quant à ce goujat de medecin, si méprisant vis à vis de ses patients, je vais demander à Bill s'il ne figure pas dans un fichier de la police. On ne sait jamais. Il a peut- être fait un voyage dans le temps comme Blake et Mortimer dans le piège diabolique. Ça doit être traumatisant de se retrouver en pleine guerre de cent ans comme dans la B.D.! Il y a de quoi devenir fou."

" Il me reste à retourner dans les trois magasins pour vérifier si l'un d'eux ne vend pas des flèches à l'empennage marqué de fleurs de lys comme je l'ai vu sur ce malheureux transsexuel. On pourra peut-être me dire au passage si notre médecin balafré figure au nombre de leurs clients. Après tout avec un nom pareil, il est prédestiné pour faire un parfait assassin.
Si c'est lui le coupable, il va falloir que j'arrive à comprendre pourquoi un médecin qui a prononcé le serment d'Hippocrate, soigne ses patients le jour, pour les faire passer dans l'autre monde la nuit, et en sus avec des armes d'un autre temps. En général, les tueurs en série officient avec le même engin de mort. Dans notre affaire, ce sont des ustensiles différents d'une même époque mais tout aussi efficaces pour envoyer ses congénères "ad patres". Et pourquoi s'en prendre à des paumés du quartier en mauvais état de santé? C'est vraiment une étrange enquêteque doit résoudre mon frérot. Heureusement que sa grande soeur se décarcasse"

Repost 0
Frédéric Buffin - dans Polar
commenter cet article
6 mars 2016 7 06 /03 /mars /2016 14:14
Polar: de quelques crimes des temps perdus. Suite

6) Les emplettes de Sidonie.

La petite rue à l'arrière de l'Eglise de la Trinité, avait été bloquée à la circulation pour que les enquêteurs puissent procéder à leurs investigations "en toute quiétude." Le gros Bill et Sidonie arrivés sur les lieux franchirent la barrière de police pour examiner la victime de plus près. Criblée de flèches et à moitié nue, elle avait en effet tout du martyr bien connu qui fut le sujet de prédilection de nombreux peintres italiens à l'époque de la Renaissance, comme si le meurtrier s'était acharné afin que l'on fasse bien le lien entre le crime et la célèbre peinture. "Et en plus, le criminel est cultivé" s'exclama Sidonie presque admirative devant cette mort qu'elle aurait volontiers qualifié d'artistique. Et seul le politiquement correct l'avait dissuadé d'en dire plus.

Le masque figé du cadavre avec une pomme d'Adam saillante et des traits virils malgré des lèvres rougies couleur carmin, contrastait avec la rondeur artificielle de sa poitrine remplie sans doute de collagène. Ses cuisses musclées et ses mollets saillants n'avaient non plus rien de féminin même si la hauteur des talons de ses chaussures pouvait laisser à penser qu'on avait à faire à une femme. Bill s'intéressait à la victime au contraire de Sidonie qui concentrait plutôt son regard sur l'arc et le carquois plein de flèches que l'assassin avait laissés sur place.

-"Ne touche pas aux armes, Sidonie, si ça se trouve, il y a de l'ADN dessus.
-Je cherche surtout s'il y a une marque déposée sur l'arc. Mais à l'évidence le coupable l'a effacée. Et sur les flèches, c'est pareil. Nous avons affaire à un gros malin qui prend ses précautions. Mais regarde leur empennage, il est couvert de fleurs de lys. Et ça c'est un détail très intéressant qui va me permettre d'avancer."
-Tu peux m'expliquer Sidonie, car à ce stade je n'y comprends rien?
-Et bien voilà, je suis partie de l'hypothèse que le tordu qui a fait ça, ne commettra jamais l'imprudence d'acheter son matériel sur internet de peur d'être facilement repéré. C'est pourquoi j'ai arpenté les environs de Paris et la capitale elle-même pour trouver les magasins spécialisés qui vendent ce genre d'articles. C'est pourquoi ça m'a demandé un peu de temps.
- Et alors?
- Je suis d'abord allé à Rouen.
- Pour y manger du canard à la rouennaise?
- Mais non frérot, pour aller voir un magasin tout près de la place du marché où a été brûlée Jeanne d'Arc dont l'enseigne évocatrice se trouve être: "A la pucelle d'Orléans."
Dans cette boutique, il y avait un peu de tout ce qui pouvait de près ressembler à la patronne de la France et à la guerre de cent ans: Des livres, des peintures, des tapisseries, des sculptures, divers bibelots à l'effigie de la sainte, des maquettes de chateau-fort etc. Il y avait même en plastique moulé "made in Taïwan" la représentation du bûcher de Jeanne avec l'évêque Pierre Cauchon brandissant sa croix face à la malheureuse saisie par les flammes. Que du bon goût!

En outre, j'ai pu y voir aussi toutes sortes d'objets qui démontraient aux clients potentiels à quel point, le siècle de Jeanne avait été celui de la guerre: une armure de chevalier avec un heaumee à pointe, un mannequin recouvert d'une imposante cotte de mailles, une hallebarde qui d'après mes souvenirs relève plutôt de la Renaissance, des dagues aux lames plus ou moins longues, des épées de toute sorte et bien entendu des arcs et des flèches.
Comme je m'attardais dans sa boutique, la commerçante m'a demandé si je cherchais un objet particulier. J'ai saisi un ouvrage sur les écorcheurs de la guerre de Cent ans que je lui ai tendu, histoire de lui montrer que je n'étais pas venue uniquement pour visiter son petit musée en l'honneur de celle qui avait su réveiller les Français dans le but de "bouter l'Anglois" hors du royaume de France.
Forte de cet achat, j'ai pu entamer plus facilement la conversation avec mon interlocutrice à qui j'avais demandé de me faire un paquet cadeau, histoire d'engager le dialogue sans qu'elle ait l'impression désagréable de subir un interrogatoire.
- Vous vendez beaucoup d'armes comme celle-ci en lui montrant une épée?
- C'est curieux mais j'en vends au moins une par semaine. Je sais qu'il y a beaucoup de gentilhommières dans la région, mais tout de même! À chaque fois, j'ai envie de demander au client qui m'achète cette arme du passé ce qu'il va bien en faire. Mais comme je ne veux pas décourager son achat et que le refus de vente n'est pas très commerçant, je ne dis rien, de sorte que je suis incapable de vous dire si de tels objets contondants servent de décoration dans un salon d'apparat ou s'ils finissent dans un placard à balais. . À ma connaissance si vous me permettez de faire de l'humour noir, je n'ai jamais entendu dans la région parler de quelqu'un qui se serait fait couper la tête avec le glaive de Lancelot! Heureusement, je ne tiens pas à risquer des ennuis avec la police en qualité de marchand d'armes sans permis."

- "C'est tout ce que tu as trouvé pendant les trois jours où tu étais invisible? C'est un peu maigre, " lui dit le commissaire un peu bougon.
- "Sois un peu patient Bill, après mon bref séjour à Rouen, j'ai été faire un tour à Provins pour voir s'il n'y avait pas un magasin du style de celui de Rouen et je l'ai trouvé dans la citadelle dont je te recommande la visite. (Elle est tout de même classée au patrimoine mondial de l'humanité par l'UNESCO.) Cette fois-ci, j'ai trouvé une enseigne "à la boutique d'antan" qui vendait des objets à peu près similaires. Pour parfaire son fonds de commerce, le propriétaire vendait aussi des produits alimentaires façon Moyen-Age: farine d'épautre, fèves, topinambours, choux, rutabagas, carottes, châtaignes et ail faisaient partie du menu. Pour faire bonne mesure, on trouvait aussi du hareng salé de la Baltique, du lard gras et du pâté de chevreuil à l'ancienne et du jambon de sanglier. J'ai cherché vainement du paon rôti, qui constituait un plat de choix à la table des seigneurs du Moyen-Age, mais je n'en ai pas trouvé. Au fond de la boutique, il y avait aussi toutes sortes de coutelas dont certains auraient pu permettre d'embrocher un bœuf. Et comme je contemplais ces objets tranchants depuis un moment, le jeune commerçant finit par le dire: "ça vous intéresse? C'est fou ce que je peux en vendre de ces couteaux. À croire que les clients s'amusent à faire des concours de lancer. Je lui ai répondu: "vous vendez des arcs et des flèches? Je n'en ai plus pour l'instant, la semaine dernière, j'ai été dévalisé. Il y a deux ou trois clubs de tir à l'arc tout près d'ici. Ça doit être très branché de tirer avec un arc façon Robin des bois."
Je suis rentrée à Paris, en me disant que j'étais peut-être sur la bonne voie. L'assassin était sans doute un maniaque d'armes de jet. Il fallait juste que je trouve le magasin où il se fournit. Juste une question de patience.
- Tu ne vas tout de même pas me faire croire qu'il pourrait se fournir dans un magasin parisien. C'est de l'inconscience!
- Et pourquoi pas, s'il paye en liquide, il ne laisse pas de traces.
- Et tu as trouvé des magasins de ce type en plein Paris.
- Oui, au moins trois.
- Lesquels?
- Le premier tu le trouves rue Chanoinesse à deux pas de la cathédrale. Il s'appelle. "Les beaux cadeaux de Quasimodo." Quand on entre, on peut prendre peur parce que le patron est à peu près aussi difforme que le héros tragique de "Notre Dame de Paris", le célèbre roman de Totor.
- C'est qui cet écrivain?
- Côté culture générale, On ne t'a rien appris à l'école des commissaires de police, frérot. Victor Hugo, tu as déjà entendu parler?
- Écoute Sidonie, tu crois vraiment que c'est le moment de parler littérature? Allez dis moi quelles sont les autres supérettes du Moyen Âge que tu es allée visiter.
- J'ai trouvé "Au trésor des templiers" rue du four à quelques encablures de la place Saint Sulpice. L'employé est habillé en croisé pour mettre le client dans l'ambiance.
- C'est tout?
- Non, j' ai trouvé encore un autre commerce rue Boulanger dans le cinquième arrondissement intitulé "Au vieux Lutèce" à deux pas des arènes du même nom. Dans les trois cas, quand tu entres dans la boutique, tu ressens la même impression de capharnaüm mal rangé, rempli d'objets des temps perdus, mais surtout à vocation guerrière. Si j'avais voulu, j'aurais pu me constituer un véritable arsenal d'armes destinées à tuer mon prochain, comme celles que tu as pu voir sur les victimes de ton cher neuvième arrondissement au sujet desquelles tu m'as appelée au secours.
- Tu leur a posé quelques questions à ces honorable commerçants?
- A chaque fois, j'ai utilisé à peu près la même technique. Je leur ai acheté un objet d'époque pour les mettre en confiance. (J'ai gardé les facturettes pour que tu me rembourses.) Je leur ai demandé s'ils avaient une clientèle d'habitués disposés à faire l'acquisition de ces trouvailles si peu en usage dans la vie quotidienne. Aussi extraordinaire que cela puisse te paraître, ils m'ont répondu tous les trois qu'ils avaient comme clients, des amoureux du Moyen Âge qui venaient les voir régulièrement pour acquérir les "merveilles médiévales" les plus étranges y compris des armes. Et parmi ces armes, j'ai trouvé toutes celles qui ont permis de faire passer de vie à trépas, les victimes de ton cher neuvième arrondissement.
- Et que fait-on avec ça? On déboule dans ces magasins pour trouver le nom de ces clients dérangés afin de les interroger?
- Si tu veux faire foirer l'enquête, tu n'as qu'as faire comme ça. Laisse-moi encore un peu de temps. J'ai besoin de questionner tes inspecteurs qui ont fouillé les vêtements et les sacs des pauvres hères que le meurtrier s'acharne à massacrer façon médiévale. J'ai besoin de trouver d'autres traits d'union que l'origine des armes pour comprendre la cause profonde de leur mort violente.

Excuse moi, mais il fait froid et je commence à être fatiguée. Je rentre chez moi pour faire un gros dodo. Salut frérot, toi aussi fais de beaux rêves."

- Après le spectacle peu ragoûtant de ce travelot criblé de flèches, je risque plutôt dde faire des cauchemars. De toute façon, demain, ça va être l'enfer avec la presse et la préfecture. Je vais au moins pouvoir dire au quai des orfèvres qu'on tient une piste, mais qu'à ce stade, je ne peux rien dire. À bientôt Sidonie. Et ne me laisse pas en carafe à nouveau pendant trois jours."

A suivre

Repost 0
Frédéric Buffin - dans Polar
commenter cet article
5 mars 2016 6 05 /03 /mars /2016 10:40
Polar suite: de quelques crimes des temps perdus.

5) Vent de fronde.


Dîna n'était pas mécontente de sa soirée. Le long de l'avenue Trudaine qui était devenu son domaine, cette jeune et jolie péripatéticienne avait trouvé plus de clients que d'habitude et son portefeuille était bien rempli. C'est qu'en ces temps d'invasion migratoire, la concurrence était rude. Non seulement il lui fallait vendre ses charmes en concurrençant les redoutables filles de l'est, mais il fallait maintenant faire face aux filles du Proche-Orient débarquées par bateaux entiers de la Méditerranée. Sans papier, ni ressources, il fallait bien que ces pauvres filles trouvent des subsides en pratiquant le plus vieux métier du monde. En ces temps de mondialisation malheureuse, Dîna peinait à trouver des clients nouveaux en dehors des habitués qui l'appréciaient. Elle était chère mais ses prestations étaient de qualité. Et le petit hôtel de passe qu'elle avait trouvé pour ses rendez vous galants dans une rue adjacente et peu passante, n'était pas désagréable. De plus la patronne était aimable ce qui ne gâtait rien.

Ce soir là, Dîna rentrait chez elle dans le studio coquet qu'elle avait trouvé au bas de la rue de Clichy depuis quelques mois, satisfaite de sa soirée plus lucrative que d'habitude, quand elle sentit que quelqu'un l'a suivait. Inquiète, elle accéléra le pas, mais peine perdue, elle entendait toujours les pas de l'inconnu qui marchait derrière elle. Craignant pour sa recette, elle sortit de son sac sa bombe lacrymogène qu'elle avait déjà utilisé à deux reprises pour faire fuir ses agresseurs, mais elle n'eut même pas le temps de se retourner. Elle entendit un sifflement puis ressentit un violent choc à la tempe avant de s'effondrer sans connaissance sur le trottoir.

Un passant la trouva inanimée quelques minutes plus tard et alerta la police. Dépêché sur place, l'inspecteur de police, ne put que constater le décès de l'honorable travailleuse du sexe. Mais trois éléments lui firent comprendre que la victime n'avait pas succombé à un simple malaise: la pointe d'un silex tranchant était enfoncée dans la tampe droite, ce qui n'avait laissé aucune chance à la malheureuse. Une fronde de chanvre avait été laissée sur sa victime et quatre autres cailloux bien aiguisés avaient été déposés sur sa gorge dénudée, comme si l'auteur de ce crime avait voulu montrer l'origine médiévale de l'arme utilisée. Une vraie signature d'artiste en quelque sorte.

L'inspecteur au courant des meurtres précédents crut bon de réveiller Bill en pleine nuit. Celui-ci déboula dare-dare sur les lieux. En voyant le spectacle, le commissaire déconfit se dit: "c'est quand-même extravagant; maintenant, le meurtrier s'attaque à une prostituée bien connue du quartier sans même lui prendre sa recette de la nuit. Bref, il ne s'intéresse même pas au fric et la piste crapuleuse ne peut même pas être retenue. Dans notre malheur, nous avons de la chance. Si le malade qui a fait ça s'intéressait à l'Ancien Testament, nous aurions retrouvé la victime sans sa tête, pour refaire le coup de David et Goliath. En tout cas, à la préf, ils vont vraiment commencer à s'énerver de voir que l'enquête n'avance pas et que la série continue. Et Sidonie qui ne donne pas signe de vie. Que peut-elle bien faire, bon sang?"

Toute la journée, Bill tenta d'appeler sa soeur entre deux échanges téléphoniques avec ses supérieurs, les journalistes en quête d'informations nouvelles et les simples quidams tout heureux de transmettre un scoop plus ou moins fumeux pour faire avancer l'enquête. Et plus notre brave commissaire tentait de la faire progresser, plus il sentait qu'un épais brouillard lui faisait écran pour l'empêcher de trouver le ou les coupables errant en toute impunité dans les rues de son neuvième arrondissement qu'il connaissait pourtant comme sa poche.

Vers vingt trois heures Sidonie finit par l'appeler alors que Bill était encore au commissariat. Il se prépare à lui souffler dans les bronches. Mais celle-ci autoritaire, le coupe net dans son élan: Je viens te voir dans ta tôle. À tous les coups, ta ligne est sur écoute et pour l'instant, il vaut mieux être discret. J'ai des choses intéressantes à te dire. "

Trois quart d'heures après, elle arrive en voiture qu'elle gare sans vergogne sur une place de parking où il est indiqué "réservé police". L'agent de garde tente de protester mais il ne résiste pas au ton comminatoire de Sidonie qui lui enjoint d'ouvrir la porte pour aller rejoindre son frère. Toujours aussi autoritaire, elle entre dans son bureau sans même frapper et se contente de lui dire: "bonjour frérot dis-donc dans le quartier ca brûle comme un bûcher de l'Inquisition!"

Habitué aux débordements de sa soeur, Bill ne se laisse pas démonter: "Ah te voilà enfin Sidonie, Mais bon sang, ça fait trois jours que je n'ai aucune nouvelle de toi. Tu disparais sans me laisser de nouvelle et jour après jour, le quai des orfevres de fait plus pressant. Avec le meurtre de la nuit précédente, ils m'ont même menacé de me retirer l'affaire sur ordre du ministre de l'intérieur si je ne leur donne pas le début du commencement d'une piste. Il faut dire que l'article du Monde cet après-midi et la Une du 20 heures ce soir à TF1 sur le tueur fou du Moyen- Âge ont eu un succès fou. L'opinion publique est à cran et ça souffle fort au quai des orfèvres. Je vais être balayé comme un fétu de paille malgré mon poids si ça continue sur l'air de mais que fait la police."

- Tout doux frérot, j'enquête et ça prend forcément du temps. Et puis tu devrais être content. L'auteur de ces crimes signe de mieux en mieux ses performances et demeure dans le stricte cadre du XIII ème ou du XIV ème siècle. Ça me permet d'orienter mes recherches vers les maniaques de l'épique chère à Violet le duc.
-Tu ne voudrais pas en plus qu'il utilise une arme exotique comme une sagaie de la savane africaine, une sarbacane d'Amazonie avec des fléchettes au curare ou une machette du Mato- Grosso, pendant que tu y es?
- J'en suis sûr foi de Sidonie, le ou les auteurs de ces crimes, je ne sais pas encore, ont vraiment un trip pour le Moyen-Âge.
- Et qu'est ce qui te fais dire ça?
- J'ai mis trois jours à chercher l'origine probable des armes qui ont permis de tuer ses victimes et je crois que j'ai trouvé.
- Raconte Sidonie. Je n'aime pas qu'on me fasse languir.
- "On" prénom malhonnête frérot, mais comme je suis gentille, je vais satisfaire ta curiosité: regarde sur internet à la rubrique boutique médiévale et tu verras que si tu veux trouver des armes blanches sans permis, tu as largement de quoi faire passer ta soeur qui t'énerve tant, dans l'autre monde. Aucun problème pour trouver des arcs et des flèches, des coutelas de toute dimension, des dagues bien effilées de tous types, des épées de toutes catégories etc. Et en vente libre sauf aux mineurs (tout de même). En plus objectivement si tu veux tuer ton prochain à coup de cimeterre, ce n'est pas très cher.
-Tu ne vas tout de même pas me faire croire que le meurtrier a commandé ses armes sur internet. Si c'était le cas, ce serait un jeu d'enfant de retrouver celui qui a commandé ce genre de jouets avec le numéro de carte bleue.
-Tu me prends vraiment pour une dinde, frérot. Je ne vais pas demander à un de tes inspecteurs de perdre une semaine à scruter des listings de factures pour trouver un hypothétique suspect. C'est pourquoi j'ai perdu du temps à chercher d'autres sources d'approvisionnement.
-Lesquelles?

La conversation est interrompue par un appel téléphonique: Bill devient blanc comme un linge et raccroche lentement.

-"Qu'est-ce qui t'arrive Frérots, tu es malade?
-On vient de retrouver un transsexuel transformé en martyr de Saint Sébastien percé de flèches derrière l'église de la Sainte Trinité.
-Ça commence à faire beaucoup.
-Je pars tout de suite sur les lieux. Ça va être l'émeute place Beauvau et je vais passer un sale quart d'heure.
-Je vais avec toi, ça me permettra de te dire la suite de mes recherches. Objectivement, je crois que je suis sur la bonne piste.
-Réfléchis vite. Il faut arrêter le massacre."

Repost 0
Frédéric Buffin - dans Polar
commenter cet article